Dimanche 7 mai 1876
A huit heures et vingt minutes nous étions à la gare où les Sapogenikoff et Collignon nous ont rencontrés.
J'étais bien un peu endormie mais cela ne m'a pas empêchée de poser quelque peu pour le gros Boreel qui partait avec sa mère.
Tchernichoff et Antonoff arrivèrent avec des bouquets. Je me promenais avec Giro, et ma tante se tenait assise sur un Dane avec la pauvre Nina en deuil.
Faut-il être obligé de se quitter ! Je regrette tant ces chères créatures avec lesquelles j'ai fait mes premières folies et qui m'ont si souvent fait oublier mon tourment, ce chagrin mortel qui me ronge.
- C'est mon plus heureux temps, dit Giro, qu'en dis-tu, Bibi ?
Nous nous donnons nos noms les plus canailles avant de nous quitter comme pour nous souvenir de l'année passée ensemble.
Louba seule a pleuré, quant à moi je n'ai regretté vivement que lorsque je les vis tous en wagon, sortant leur tête et criant tous à la fois, des adieux, des regrets, des souvenirs, des espérances de se revoir, des promesses d'écrire.
— Chaque fois que vous passerez devant notre église, me dit Nina, signez-vous en souvenir de moi, j'ai beaucoup souffert ici. Je m'incline sans rien dire.
— Donne cette rose à Dina, me cria Giro lorsque le train s'était déjà mis en mouvement.
— Oui, dis-je en ramassant la fleur et la passant à Dina.
Puis j'allai à l'extrémité de la gare et j'ouvris mon parasol blanc pour qu'en étant agité en plein soleil il fut plus visible à nos chers voyageurs qui faisaient rage avec leurs mouchoirs de poche.
Puis, moi, ma tante, Dina, Collignon et Walitsky nous sommes rentrés prendre du thé. Et à onze heures j'allai avec ma tante à l'église, qui au lieu d'être un lieu de recueillement est un lieu de tourment pour moi.
— Faites aller au London House, dis-je à ma tante en sortant de là, et achetez des cigarettes.
— Quelle mauvaise habitude de fumer ! dit-elle.
— Ce n'est pas une habitude, Madame, je ne fume que quand je... m'ennuie, je prends Dumas et le tabac non pas pour me désennuyer mais pour m'abrutir. Je cherche à m'abrutir. Je n'irai plus à l'église !
— Et pourquoi ?
— Croyez-vous que cela soit agréable d'être regardé par tous ces Russes de travers, et d'être parmi eux comme des chiens galeux !
Ma tante se tut, partageant mon sentiment et rentra tout aussi misérable que moi.
Je vais au contraire retourner souvent à l'église, Dieu qui voit combien j'y suis malheureuse prendra peut-être en considération ce martyre volontaire et aura pitié de moi.
Mais ni Dumas ni les cigarettes ne peuvent rien et je finis par me mettre à genoux en pleurant et priant. Et il m'a semblé que cette fois ma prière a été entendue.
Et Victor est venu me faisant mille caresses comme s'il comprenait que je suis triste, malheureuse.
Mme de Ballote est chez nous, ma tante la reçoit seule, car maman est au lit, et je ne suis bonne à rien. Fortuné Chocolat vient de frapper à ma porte et m'annonce "le monsieur qui a cette lunette ronde à l'œil, M. Galula". Que ma tante le reçoive.
Eh bien j'en ai assez comme cela, de larmes, je vais m'habiller et sortir.
Savez-vous pourquoi cette rose de Giro à Dina ? Pour la donner à Emile. Eh ! bien je me charge de la commission.
J'étais jolie, ce qui est dommage pour rien, et nous avons eu la joie de causer avec Antonoff, Galula et le commandant du III^e^ de ligne, Authier. Ce vieux a, pendant notre séjour à Rome, fait dix déclarations d'amour à ma tante. Ah ! j'oubliais le plus propre, M. Rimsky-Korsakoff, le fils de la dame de ce nom si connue dans le monde parisien, d'ailleurs partout. Le vice-roi d'Egypte lui a donné des diamants superbes et une chemise toute couverte de pierreries, pour... des services éclatants qu'elle lui avait rendus.
Collignon était avec nous. Et le soir on a parlé de Pietro et j'ai dit qu'il ne fallait plus y penser, car en mon absence Torlonia, Cesaro et Zucchini l'avaient entièrement perdu.
Et en même temps je demandai s'il fallait ou pas aller pour les courses à Rome.
Ma tante me nomme en riant Madame l'archevêque et comme Collignon exprimait le désir de voir la tante de Barnola morte, j'exprimai celui de voir le père et les frères d'Antonelli morts aussi.
Vous savez ce qu'on dit de la tante de Barnola ? On dit qu'elle n'est pas sa tante, mais que Barnola est tout simplement son tendre ami, ce qui est affreux, car cette femme a la lèpre, ce qui la fait rester chez elle toujours voilée. Mais Barnola y gagne des rentes. D'ailleurs ce n'est pas d'aujourd'hui ni de cette année que je sais l'histoire et Barnola lui-même s'est presque confessé à la Collignon.
Vous savez pourquoi Galula est venu ? Pour me féliciter le premier sur mon mariage à Rome ! Il m'en a parlé encore à la musique avec un tas de problèmes énigmatiques que je n'ai pas compris.
Ah ! Carpo di Bacco ! Je voudrais une fois pour toutes me marier et ils en auraient fini avec leurs suppositions.
Tous ces gens plaident le faux pour savoir le vrai.
Je suis si malheureuse en réalité que je me hâte de me coucher pour m'endormir en me composant une charmante histoire que j'ai commencée il y a deux jours, et ce soir j'arrive à un endroit très intéressant.
Pietro en est.
Je tâche autant que possible de demeurer hors de ma vie réelle si vilaine, et je flotte entre un roman de Dumas et mes rêves dorés. Si la dépêche n'arrive pas mardi, elle n'arrivera plus. D'ailleurs je m'attends à ce désappointement et depuis longtemps je ne crois plus en rien et ne respecte plus rien que Dieu.
On trouve une certaine satisfaction désespérante à mépriser avec raison tout le monde. Au moins on n'a pas d'illusions.
Si Antonelli n'a fait que jouer, s'il me trompait, il m'a fait une insulte sanglante, et voilà un nom de plus sur mes tablettes de haine et de vengeance. Si j'étais moins abrutie je pleurerais de rage et de honte.