Deník Marie Bashkirtseff

Il n'y a pas une semaine que je suis à Nice et il me semble que j'y suis depuis un mois.
Il y a une messe funèbre pour le repos de l'âme de Yourkoff après laquelle Marie est venue chez moi et nous avons raisonné sur le mariage et l'amour, assises sur ma petite terrasse et regardant la Promenade parfaitement déserte.
Elle s'étonnait de mon refus à Antonelli et je lui répondais que Miloradovitch étant plus riche, je le préférerais et, cela étant le ferais attacher à une ambassade d'où avec sa richesse il pourrait facilement passer ambassadeur même... à Rome.
— Et alors, dit Marie, tu aurais trente-six bibis.
— Oh ! fis-je chastement.
— Non, non, dit-elle un peu confuse, je ne dis rien de mal, ils te feraient la cour voilà tout.
— Ma chère, dis-je pour la mettre à l'aise et parce que je pensais ce que j'allais dire, ma chère, n'allons pas l'une devant l'autre monter sur des échasses de sainteté.
— Ah ! bien.
— Peu de femmes se marient avec la ferme résolution de tromper leur époux.
— Sans doute.
— Mais, continuai-je, elles arrivent à les tromper. Ce n'est pas leur faute, ni celle des maris. On ne commence pas à aimer parce que l'on le veut, et l'on ne cesse pas non plus à volonté. On ne peut accuser de cela ni la femme ni le mari. Tant qu'on aime on est fidèle, mais... après...
— C'est vrai.
— Quant à l'opinion publique. Ah ! ma chère quelle déplorable bête féroce et malicieuse que le monde. Il blâme les folles et il calomnie les sages. Une femme qui a des amants est mal vue, et celle qui n'en a pas on lui en donne à volonté.
— Comme maman et Yourkoff...
— Oui, précisément, ma chère, ta mère mais, elle, je ne la blâme pas; elle n'avait pas d'amants, ajoutai-je en riant, elle n'a fait que prendre un second mari auquel elle a été très fidèle, elle n'aurait donc qu'à être accusée de bigamie voilà tout; tu sais, quand j'étais chez vous à Genève, je ne voulais pas croire à cela, le mari était là si bien d'accord avec son ami Nicolas et avec sa femme, et ta mère se gênait si peu qu'il me semblait impossible qu'il y eut là plus que de l'amitié.
— Justement, dit Marie, c'est papa qui déroutait les soupçons, mais tu sais que jusqu'à Genève je n'en savais rien, c'est cette chère Spitzbart qui m'a ouvert les yeux. J'ai été furieuse et j'ai écrit à papa, et Dieu quelle histoire il y a eu à la maison !
— Je me représente !
— C'est papa qui déroutait comme je te l'ai dit, d'ailleurs papa est un ange, il le faisait pour nous, il aurait pu jeter par la fenêtre et maman et Yourkoff mais il se taisait par amour pour nous et c'est pour cela que nous devons l'aimer encore plus, n'est-ce pas ?
— Oui, mais à te vrai dire je ne comprends pas ton père.
— Oui je sais, il peut paraître un homme méprisable et vil, mais quand on sait ce qu'il a souffert on le respecte comme un ange.
— Je le crois bien.
Voilà des mœurs curieuses. Je n'ai jamais rien entendu de pareil et n'entendrai probablement jamais.
Vers quatre heures je suis allée m'habiller, avec Marie, après tout c'est une bonne fille. Nous prenions du thé quand on vint m'appeler pour voir Mme de Wykerslooth qui était venue. Nous visitons la maison avec cette charmante femme et ensuite quand elle est partie, nous allons à la Promenade. Marie rentre pour finir les emballages auxquels elle préside. Et moi, toute de rose habillée, avec les miens, vais à la musique, où notre voiture est accostée par Pépino et Galula. Je n'ai rien contre eux, ils ont toujours été les mêmes. Ah ! à propos Emile a été prié de ne plus venir chez la Pointue par la mère de cette jeune personne, car, ne se décidant pas à faire sa demande, il la compromettait. C'est Ricardo qui nous a raconté cela. Il est venu aujourd'hui faire ses adieux. Il part demain.
La vraie saison de Nice est au mois de mai. Il fait beau à en devenir folle. Après une querelle indispensable avec papa je suis allée rôder dans le jardin par le clair d'une lune toute jeune encore, au chant des grenouilles accompagné du murmure des vagues qui viennent doucement se briser sur les cailloux. Divin silence et divine harmonie.
On dit des merveilles de Naples, quant à moi j'en suis désolée mais je lui préfère Nice, même en ce qu'ici la mer baigne librement le rivage, tandis que là elle est arrêtée par un mur à balustrades, stupide, et même ce misérable bord est obstrué par des boutiques, des baraques, des saletés et... des saletés.
— Pensez quelquefois à moi, quant à moi je ne ferai que penser à vous.
Pardonnez-lui, mon Dieu, il ne savait pas ce qu'il disait.. Je lui permets de m'écrire et il n'use pas seulement de cette permission. Enverra-t-il seulement la dépêche promise à maman ?
Dans un moment d'expansion il a raconté ses projets et son amour à un ami, à Torlonia ou à Zucchini, et ils lui en ont montré toute la folie, surtout Antonio z...z...Zucchini, dame, il est payé pour se défier du mariage. Et Pietro dirigé par de si bons conseillers se sera frappé le front en s'écriant qu'il était fou, insensé, d'avoir voulu se lier les pieds et les mains dès l'âge de vingt-trois ans, et la pauvre espèce d'espèce d'amour pour moi s'est envolée en laissant tout au plus un souvenir, un regret.
Savez-vous bien comment cela s'appelle ? Quoi ? Mais ça I Eh bien ça s'appelle... Pas du tout, je ne sais pas ce que vous alliez dire mais je dis, pas du tout ! Ça s'appelle tout simplement et trivialement de la guigne, et voilà !
Je suis trop paresseuse pour rager et trop préoccupée de la Russie. Aujourd'hui en huit nous avons quitté Rome.
Si vous pensez que ce que j'ai dit tout à l'heure de Pietro est une simple supposition, vous vous trompez. Je crois autant à son amour pour moi qu'au mien pour... pour Larderei. Et encore !
Loftus est amoureux de Leech et depuis l'été dernier quand je les ai vus tous deux à Wiesbaden. Il la suit partout. Et moi je l'encourage de toutes les façons, je le prie de venir à Nice, et il ne bouge seulement pas.
Il m'a bien dit, quand je le lui disais pour prouver qu'il ne m'aimait pas, qu'il n'était pas le maître à présent, qu'il n'était pas le maître par sa propre volonté. Il avait mené une vie impossible, et il venait d'obtenir le pardon et de faire sa paix, et tout cela à cause de moi, et que le premier temps, de cette paix, au moins, il devait obéir passivement pour mériter un peu de confiance qu'on s'était depuis bien longtemps déshabitué à lui accorder. Qu'il n'avait encore parler officiellement de rien, car bien qu'il fut fêté par toute la famille, il était encore loin d'y être à son aise. Et qu'il devait cette contrainte si désagréable à moi, car c'était moi qui lui avait inspiré l'idée de se corriger, de vivre honnêtement. Sans moi il aurait encore continué à faire des horreurs et à être menacé trois fois par semaine d'être chassé de la maison.
- J'aurais été très content d'être chassé, ajoutait-il, car alors on m'aurait donné les moyens pour vivre et je pourrais boire et m'abrutir en liberté. Mais vous avez changé tout cela. En vous voyant j'ai voulu vivre autrement et j'ai consenti à tout souffrir pour être de nouveau en paix avec mes parents, car j'ai pensé à vous sérieusement.
Le mal de tout cela, c'est que c'est trop sage pour être vrai. Je comprends qu'on fasse ce qu'il a fait, qu'on se résigne pour obtenir ce que l'on désire mais je ne comprends pas qu'on ne soit pas inquiet sur le compte de la femme qui part au loin, qui peut rencontrer d'autres personnes, qui... on ne sait pas ce qui peut arriver. Il est vrai qu'il m'a fait jurer de l'aimer.
— Jurez, dit-il.
— Je jure, dis-je.
— Comme vous dites cela !
Et en effet je l'ai dit comme si on m'avait demandé si je je voulais de la galantine et je répondais: Oui, j'en veux.
Je l'ai dit comme je l'ai senti.
Les revers m'ont rendue philosophe, au lieu de me lamenter sur ce qui n'a pas réussi, j'aime mieux penser à autre chose et essayer ailleurs. Je vous assure que c'est très sage. D'ailleurs je ne me lamente pas parce que je crois que Pietro n'est pas une perte sérieuse. Ah ! si ça avait été Doria, j'en pleurerais trois semaines et peut-être même trois ans, comme pour Hamilton. Si ce que Visconti a dit était vrai je me fâcherais peut-être.
Ah ! il faut s'occuper du cadre pour le portrait de Pie IX et le donner aux religieuses.