Deník Marie Bashkirtseff

J'avais à raconter toute la journée mais je n'ai plus le souvenir de rien ! Je sais seulement que sur le Corso nous avons rencontré Antonelli deux ou trois fois, puis que maman a fait arrêter la voiture et qu'il accourut tout rayonnant et joyeux. Il était avec des amis, il fallait circuler et on l'a congédié après qu'il eut demandé si nous serions ce soir à la maison. Nous y serons, hélas ! Ce soir à l'Apollo la Ristori joue "Marie Stuart" et il n'y a pas une loge.
Vers dix heures et demie je commençais à m'inquiéter et vous ne sauriez croire ce que j'ai souffert. A dix heures je me jetai à genoux et je jurai de rester ainsi une demi-heure sans bouger et de ne me lever que s'il venait. Avec mon état d'esprit c'était un supplice, je priais Dieu et je souffrais horriblement me demandant si vraiment il y avait là quelque chose de plus qu'un caprice. Je devenais déjà folle d'agacement et de désappointement lorsque je l'entendis entrer au salon, je me levai en remerciant Dieu de toute mon âme car II m'avait entendue.
J'avais promis à Dieu de ne pas faire d'histoire pourvu qu'il vînt. Il est venu et je suis allée au salon tout naturellement et me suis mise à parler comme les autres.
Mon impatience était grande, je croyais que l'heure de se retirer ne viendrait jamais. Elle est venue, comme tout vient dans ce monde tôt ou tard.
A une heure Antonelli prend congé de nous tous, maman rentre chez elle avec Dina et Walitsky, je rentre chez moi, mais ressors immédiatement et rencontre l'homme dans le corridor.
J'ai trop pleuré et je me suis trop tourmentée pour lui pour être adroite.
Il a été quatre jours au couvent ensuite à la campagne. Il est à présent en paix avec tous ses parents, il va aller dans le monde, être sage, penser à son avenir. De l'amour pour moi pas un mot. Je m'enrageais et tout en reconnaissant que c'était maladroit j'en ai parlé la première. Mais il fit mine de ne pas comprendre et me dit poliment bonsoir, je le retins, je ne sais plus ce que j'ai dit, j'ai dit assez cependant pour être comprise; réellement je ne me sentais plus, je fermais les yeux et m'appuyais au mur, enfin j'ai fini par faire des reproches, par dire que j'avais tort de prendre tout cela au sérieux, qu'il n'était qu'un enfant et que ce qu'il aurait de mieux à faire ce serait de ne plus parler de cet amour. Alors il me dit qu'il ne pouvait pas m'aimer parce que je ne l'aimais pas, j'avais des théories étranges, je jouais, je riais. Enfin que je me suis amusée â Naples, que j'ai été coquette comme toujours, que cela prouvait bien que je ne l'aimais pas. Il m'a dit aussi qu'il m'avait vu l'autre dimanche près de San Giovanni e Paolo, et pour prouver qu'il disait vrai, il m'a dit tout ce que j'ai fait, comment j'étais assise. Et je dois le dire il a dit juste.
Enfin que voulez-vous que je dise ! Je ne sais rien du tout, je sais seulement que sa main fuyait la mienne, qu'il avait hâte de s'en aller, que j'ai dit un tas de bêtises, fermant les yeux, le retenant, lui faisant des questions inutiles, et qu'il évitait toute explication disant que je ne l'aimais pas et si je l'aimais c'était d'une façon bien extraordinaire avec toutes mes questions de juge d'instruction; que je désirais seulement entendre dire qu'on m'aime et puis en rire. Mon Dieu, mon Dieu ! Jamais je ne me suis conduite aussi bêtement. Je crois qu'il ne m'aime plus, car j'étais là dans un corridor presque sombre, je lui abandonnais mes mains, je baissais la tête, j'étais très émue, et il riait et il me disait bonsoir et me racontait combien il était sage à présent.
Je lui dis à peu près tout ce que j'ai écrit de cette affaire ici, il ne me rassurait pas. Je suis allée jusqu'à tomber sur une chaise en disant qu'il m'avait chagrinée. Je ne jouais pas la comédie, je disais la vérité, j'étais très misérable et il ne s'en émut pas, et il ne vint pas me consoler et il se mit à dire des futilités en ajoutant qu'il n'était pas convenable de rester si tard. Je ne sais comment je ne l'ai pas écrasé !
- Vous m'aimez, me demanda-t-il enfin.
- Et vous ?
- Ah ! voilà votre manière ! on vous dit: Je vous aime, vous répondez: Ce n'est pas vrai, et puis enfin votre manière, comme vous avez fait avec moi. Je suis devenu raisonnable, je suis un autre homme.
- Je le vois bien !
- Mais comment voulez-vous, quand vous m'avez toujours dit que vous ne m'aimiez pas !
- Et devais-je au premier mot me jeter dans vos bras !
- Et sans doute !