Deník Marie Bashkirtseff

En ouvrant les yeux à midi ma première pensée fut: Est-il possible de se conduire comme hier ? est-il posible d'oublier sa fierté ? Mais ce n'était pas ma faute. Je parlais avec la ferme conviction que chacune de mes paroles était reçue comme un bienfait du ciel; en voyant un effet autre que celui que j'espérais produire je m'engageais de plus en plus en avant car il me semblait impossible que... enfin... vous me comprenez.
Tant que c'était Petruccio, le garçon fou et honnête, je pouvais faire comme j'ai fait, mais du moment que c'est le comte Antonelli, arrière. Il ne faut pas oublier que ni lui, ni moi ne sommes des enfants et entre un jeune homme et une jeune fille il y a tant de subtilités à observer. Il faut de la modestie, de la réserve. Non, il faut de l'indifférence, alors je verrai bien s'il m'aime.
[En travers: Passage dont on doit se souvenir I]
Vous ne pouvez pas vous faire idée combien je me sens mal à l'aise ! Je l'ai accusé en face de tout ce dont je l'ai accusé dans ce journal et il n'y a pas fait attention et n'a pas songé à se justifier, mais tout au contraire me priait d'avouer que j'avais des torts.
- La plaisanterie est bonne ! m'écriai-je, je n'ai jamais vu tant d'audace, j'en fais le signe de croix de la tête aux pieds. C'est à moi que sont les torts. Je vous jure que ce que vous dites est fort. Si je vous aimais je vous maudirais mais comme l'espèce d'amour qu'il y avait s'est changé en mépris à cause de votre lâche conduite, je ne vous maudis pas et que le diable soit avec vous ! Après tout, non; le diable ne saurait longtemps demeurer avec un imbécile !
Et il était là sous cette grêle de paroles, impassible comme un mur de forteresse sous une grêle de petits pois secs.
- Je viendrai demain dit-il, comme pour me calmer, et nous parlerons de tout cela sérieusement.