Lundi 10 avril 1876
Je viens de me réveiller et mon affreux rêve est encore tout frais. J'ai vu Visconti qui se trouvait mal et accrochait son pied au mien pour ne pas tomber. J'ai appelé du secours et il arriva quatre domestiques noirs, vêtus de noir avec une livrée de velours frappé rouge par-dessus, comme les valets du Vatican. Et au moment où je me penchais vers le baron qui était étendu sur un banc sans connaissance, un d'eux me mit ses bras autour du cou: Il n'y a personne, dit-il, et je vais t'embrasser.
C'était dans une gare, je courus sur la plate-forme en poussant des cris féroces, au moment où du train qui s'apprêtait à partir on me criait: Je vais à Nice d'où j'irai dans le village de Ragon en emmenant Pietro avec moi !
Walitsky, Dina et d'autres arrivèrent à mon secours, on prit les domestiques et deux femmes de chambre aussi en noir et rouge. Puis je vis une tête en plâtre qui bougeait et parlait. Puis j'étais couchée avec maman, et un jeune garçon dans le genre de Cima était là debout et je trouvais tout simple d'être en chemise devant lui. Ces domestiques et ce Visconti qui me faisaient tomber en s'accrochant à moi, Visconti en proie à une attaque d'apoplexie, tout cela m'impressionne désagréablement et j'explique déjà ce rêve, on devine comment.
A peine levée je ne puis me tenir debout mais je m'incline comme une fleur fanée, il semble que je me plierais en deux. Je ne peux pas réaliser la situation et je commence à sentir une immense colère qui sort de mon orgueil offensé.
J'ai consulté les cartes, elles m'ont dit que je le verrais aujourd'hui. Mais ce n'est pas possible, s'il devait revenir il serait déjà revenu. C'est cette désespérante pensée qui fait que si je pouvais je hurlerais comme deux chiens !
Non, convenez avec moi que c'est une aventure bizarre.
Le plus laid de la chose c'est de ne rien savoir et ne rien pouvoir !
C'est bête de consulter les cartes et pourtant je ne puis rien faire d'autre, et les cartes consolent malgré le peu de foi qu'on y attache.
Elles veulent donc me rendre folle, ces cartes maudites ! Tantôt oui, tantôt non ! Dieu, Dieu, Dieu !
Il embarrassait toute sa famille, on ne savait qu'en faire, il est allé demander à sa mère une réconciliation et des moyens pour vivre indépendant, on a trouvé l'occasion bonne et on s'en est débarrassé:
— Te réconcilier avec Dieu !
Voilà des jésuites !
— Quand tu en sortiras, tu seras en paix avec tout le monde, tu seras indépendant et tu te marieras si tu veux.
Voilà d'infâmes lâches ! Ils l'ont enfermé pour toujours. Non, ils l'ont enfermé pour le temps que je suis à Rome. Mais nous allons voir. Demain je vais à Naples. Ils ne peuvent pas prévoir ce truc. D'ailleurs une fois relâché il ira me retrouver, ce n'est pas de cela que je m'inquiète, c'est de l'incertitude présente, de ce coup prévu mais inattendu !
Miséricorde, Seigneur !
Je marche dans ma chambre en gémissant doucement comme un loup blessé, j'avais ouvert la boîte, mais je n'ai pu que m'appuyer le front contre le couvercle et rester Dieu sait combien de temps dans cette position. J'ai encore la branche de lierre qu'il m'a donnée au Capitole.
Quelle tristesse I
Je ne me soutiens plus, je soupire et je me laisse aller comme une masse.
Je ne sais vraiment ce que j'ai. C'est sans doute ridicule mais c'est ainsi.
D'ailleurs, il est bête de s'indigner, de pleurer, de prier. N'est-ce pas toujours et en tout ainsi ? Je devrais y être habituée et ne plus fatiguer le ciel par mes lamentations inutiles.
A une heure nous avons eu la visite de Plowden qui m'apporte à voir un petit chien.
J'ai de nouveau monté à cheval avec Paul. Ravissante promenade au point de vue physique et ennuyeuse au possible au point de vue moral.