Mercredi, 12 janvier 1876

Facciotti est venu et j’ai pris ma première leçon de chant. J’ai fait mentalement un signe de croix et j’ai commencé en tremblant.
Facciotti s’attendait à une petite voix de demoiselle riche, il fut tout étonné d’entendre une grande et forte et ronde voix.
J’ai donc commencé à étudier le chant, à cultiver ma voix, un de mes moyens pour devenir célèbre. Car il n’y a rien au monde comme les triomphes palpitants; quand par une note, par une sorte d’inspiration, on soulève l’enthousiasme de cette masse, quand on est applaudi, acclamé, couvert de fleurs, et qu’on sent qu’on doit ce triomphe à soi-même, qu’on domine tout ce monde, quand il vous écoute haletant et charmé, on doit se sentir plus qu’une femme, ce triomphe là et cette puissance ne peuvent se comparer qu’à ceux des empereurs.
Après la leçon je me suis occupée à me faire un peignoir, puis, nous sommes sorties, j’ai visité le temple de Vesta, il battistero di Costantino avec ces merveilleuses mosaïques du 5ème siècle, ces colonnes de porphyre prises au palais des Césars; puis la fontaine Paulien, sur une hauteur de laque on domine tout Rome puis le temple de la Paix, et le Colisée encore, puis un tas de ruines différentes.
Decidement j’ai pris gout aux colonnes craquees, plus que gout car, apres toutes ces visites, je fus tant enthousiasmee, tant emerveillee et je voudrais passer ma vie a admirer ces restes glorieux qui nous prouvent combien nous sommes tombes bas ! On retrouve des fragments de colonnes, de corniches, de murs, et on en orne les jardins, comme des pierres precieuses, mais si nous regardons comme une magnificence un vil morceau de maison, que dirions-nous donc si on nous montrait Rome au temps de sa grandeur !
Quand je pense que cet imbécile de Caracalla, cet affreux porteur de vêtement gaulois, quand je pense qu’il avait dans ses thermes des portes en bronze d’une beauté rare, je frémis d’envie. Pour me rappeler le son de ses portes, je ferai suspendre chez moi une machine en bronze et je tapera/ dessus.
Nous allons ensuite au Pincio et il commence à pleuvoir. Alors nous rentrons et Botkine et son cousin viennent nous voir. Botkine me donne l’adresse d’un sculpteur, le premier d’Italie. Je vais me faire sculpter, je me placerai dans une niche dans ma chambre et je m’adorerai.
Quand ces Russses partent je me remets à faire mon peignoir et à dire un tas de choses, à m’élever au rang de déesse puis à descendre juqu’à me dire un petit paquet de linge sale.
Je suis toute contente de débiter une quantité d’extravagances et de faire rire maman et Dina.
Je reçois une lettre de Ricardo, ce charmant ami me donne toutes les nouvelles de Nice. Prodgers a fait une soirée et tout le monde est allé chez elle. « Audiffret et Suetonius se disputaient les regards de la maîtresse de maison et à deux heures du matin chacun s’est en allé tout heureux et tout content d’avoir été chez Mme Prodgers.
Il paraît que, devant bon nombre de personnes chez le consul, on a parlé de nous et le consul et sa femme n’ont dit que du bien, « J’étais, heureux dit Barnola, de voir qu’ils sont bien vos amis quoique vous ne vous fréquentiez plus aussi souvent ».
Voilà qui me surprend, enfin je suis très heureuse, très tranquille et je vais me coucher en disant que mon unique ambition à présent c’et de nommer M. Galula, Galula tout court.
Demain c’est notre 1er janvier, bien que je sois entièrement détachée du monde russe, je me mets un peigne sous l’oreiller.
J’ai fait un pari de cent francs avec maman, elle soutenait que la Pie rasee viendrait chez nous aussitot notre retour, et je soutenais le contraire. Je voudrais bien perdre.

Poznámky

"Voix ronde" — a musical term for a full, resonant, well-rounded tone. ↩
Peignoir: a loose dressing gown; in the 1870s, an informal home garment worn while dressing or in relaxed domestic settings. ↩
Il battistero di Costantino (Italian): the Baptistery of Constantine — the Lateran Baptistery, built in the 4th century near the Basilica of San Giovanni in Laterano. ↩
Porphyry: a hard, purple-red igneous stone prized by Roman emperors; columns of porphyry were the ultimate mark of imperial grandeur. ↩
Emperor Caracalla (r. 198–217 AD), named after the long hooded Gallic cloak (caracallus) he habitually wore. His baths (the Thermae Antoninianae) were among the largest and most opulent in Rome. ↩
"Galula tout court" — to use his name without the formal "Monsieur"; a measure of intimacy or friendly familiarity. ↩
The Russian Orthodox New Year fell on 13 January (Gregorian calendar), as the Russian Church observed the Julian calendar, thirteen days behind. The divination ritual of placing a comb under the pillow was traditional on New Year's Eve. ↩
La Pie rasée — the Shaved Magpie: Marie's nickname for Audiffret, alluding to his clean-shaven face and chattering sociability. ↩