Dimanche, 9 janvier 1876

Depuis une semaine déjà j’ai quitté Nice. Est-ce qu’on remarque mon absence ? Est-ce qu’on demande où je suis ? Qui me le dira ?
J’ai fait un drôle de rêve, j’ai vu Audiffret, qui est arrivé en courant frapper de son front mon front à moi, et puis chaque fois en me parlant il appuyait sa joue contre la mienne. C’est signe qu’il fait la cour aux autres. Dans ces cas-là il faut toujours croire le contraire des rêves. Il vous rudoie, soyez tranquille, il vous caresse, vous êtes plus que fichue.
Que le diable emporte la pluie. Je suis seulement sortie pour entendre les élèves du maître de chant Fiacciotti. Ce Fiacciotti a été vingt ans en Russie. Il était directeur de l’Opéra à Kharkoff lorsque nous y allions tous les soirs avec Romanoff qui était fiancé ou à peu près. Mais tout cela n’ajoute rien à son mérite comme professeur.
Il pleut, il pleut, il pleut ! je m’ennuie, je m’ennuie, je m’ennuie ! Je me meurs de ne voir personne ! Si au moins je m’ennuyais après Audiffret, mais point, c’est un ennui général, mon ennui.
Je me console par une chose, c’est que peut-être mon absence opérera-t-elle quelque changement dans l’esprit d’Emile le Téméraire, le Surprenant, veux-je dire. Et alors, (ne faisons pas l’hypocrisie) et alors je me retournerai comme un serpent sur la queue duquel on a marché. Je pourrais faire la bonne, la pardonneuse, l’oublieuse, mais non, j’aime mieux dire la vérité, d’ailleurs si je disais autre chose on ne me croirait pas. D’autant plus qu’entre M. d’Audiffret et moi il n’y a eu ni amour, ni querelle, ni bouderie, ni abandon, ni tendresse, toutes choses qui se pardonnent et s’oublient même; il n’y a eu rien de tout cela, ce n’est pas une affaire de jeune fille et de jeune homme. C’est un monsieur qui a fait connaissance avec une famille et qui s’est conduit en homme impoli, qui a traité cette famille en canaille qui, pour employer son expression favorite si vulgaire, qui a craché dessus. Donc on le comprend facilement, il n’y a ni pardon ni oubli.
Je me hâte peut-être trop de parler de pardon, il n’en ai pas encore et n’en sera jamais question. N’importe, on peut tout dire et même tout écrire, lorsqu’on écrit pour soi.
Je n’ai pas oublié l’invitation pour la matinée dansante du Cercle de la Méditerranée ! Comment donc, si je ne l’ai pas oubliée, comme puis-je parler d’Audiffret, le nommer Surprenant et me comporter dans ce journal comme si rien n’était ? Je fais plus, j’ai parlé avec maman et Dina, j’en ris ! C’est lâche. Pourquoi le fais-je alors ? Ah ! voilà, je vais vous le dire, je le fais je ne sais pas pourquoi, parce qu’il n’y a personne pour me le reprocher et qu’au fond, devant moi-même je suis assez lâche pour ne pas détester le souvenir d’une humiliation. J’en suis furieuse chaque fois que j’y pense, chaque fois que je me souviens de ce jour où j’ai eu la fâcheuse idée d’appeler Audiffret et de lui parler. J’ai certes dit assez pour me faire comprendre et lui a certainement compris, traduisons: j’ai demandé une invitation, lui l’a refusée, voilà toute l’histoire en neuf mots.
Et une invitation pour où Bon Dieu ? Pour un cercle ! Voyez-vous, ce sont des choses révoltantes.
J’étais dans une triste disposition d’esprit tout ce jour, à dîner on nous apporte des lettres et un journal de Nice, « La Vie mondaine ». Ma toilette, ma chemise bleue est décrite, seulement les journalistes n’y ont rien compris et ont fait une description absurde.
en travers
Vous croyez peut-être que nous étions mal vues à Nice à cause de nos folies avec les Sapogenikoff. Ces folies-là se passaient en été et en famille et personne ne s’en occupait. Je le dis parce que ayant raconté toutes mes farces ici vous pourriez croire que nous nous tenons mal. Hélas ! Non.
C’était pas pour ça.]
Quelques jours avant notre départ on a lu dans la même « Vie mondaine » que des journalistes, une sale actrice du Théâtre Français, MM. Jansay et Audiffret avaient soupé au London House la veille de Noël. « La nuit s’est passée à rire et à pianoter » ajoutait ce journal. Et dans le numéro d’aujourd’hui c’est-à-dire de jeudi dernier on lit ceci: « C’est à tort que l’on a cité M. d’Audiffret parmi les personnes qui ont pris part au souper qui eu dernièrement lieu au London House. M. d’Audiffret n’assistait pas au Réveillon »...
C’est lui-même sans doute qui est allé faire imprimer cette espèce d’excuse. Quel bouffon !
Nous relisons les lettres de Mme de Mouzay et peu à peu je m’égaye et commence à haranguer Dina et maman qui s’écrie à chaque instant:
- Dieu ! mais c’est Audiffret qui parle ! Tous ses gestes, toutes ses phrases, tout de lui, vrai je crois qu’il est dans la chambre.
Je sens bien que je parle comme Audiffret, car je fais exprès, ce serait vraiment déplorable pour une jeune fille de parler comme le Surprenant. Quel dommage qu’il y ait entre nous autre chose que de la coquetterie.
Quel ennui de devoir le regarder en ennemi comme les Howard ! Je voudrais bien qu’il n’y eût rien qu’une affaire amoureuse. Mais non il y a une impolitesse envers nous, plus que de l’impolitesse. Il nous a craché dessus. J’ai beau chercher, je ne trouve pas autre chose à dire. Il n’y a donc pas moyen de...
Enfin voilà, s’il s’approche de moi, que faudra-t-il faire ? Lui tourner le dos, ou bien non, le ou bien n’est pas applicable. J’allais dire, ou bien être aimable, et quand il me fera la cour, lui cracher dessus et lui donner un coup de pied. Décidément le ou bien ne peut pas aller, parce qu’il ne s’approchera pas du tout pour me faire la cour, mais simplement pour me parler parce qu’il me connaît, parce que je reviens de voyage, parce qu’enfin en été, dire deux mots comme par charité ne compte vraiment pas. J’allais dire: le laisser venir, se faire aimer, et quand je saurais qu’il m’aime, le chasser sans pitié. C’est un fort beau plan, mais qui ne peut pas servir. Car il peut venir me parler, bien, non, je vais être charmante espérant ma vengeance et la fin, et la fin ne viendra pas, parce qu’il ne reviendra plus et continuera à me cracher dessus comme en hiver, tout en s’approchant de temps en temps, comme par condescendance.
D’ailleurs je ne puis faire autrement que de lui tourner poliment le dos, car enfin ce monsieur ou plutot ces messieurs Belle-de-Jour et Tournon ont ete de la derniere grossierete envers nous selon l’expression de Mlle Collignon.
dans la marge
Et en quoi de la dernière grossierete ? Parce qu’ils ne sont pas venus à la soirée d’adieux. Voilà.
Le laisser venir et se menager pour la fin une vengeance douteuse, belle, magnifique il est vrai en cas de reussite, mais douteuse, fort peu probable. Ca ne me va pas, c’est trop chanceux. Tandis qu’en le recevant des le premier moment comme je dois le recevoir, je le fais se cabrer de suite, je l’irriterai meme, peut-etre.
Dans le premier cas le risque est trop grand, et surtout le fiasco me serait par trop préjudiciable. Et puis avec un homme comme le Surprenant il ne faut pas plaisanter, pendant tout l’été, pour se distraire, il aura l’air de revenir, d’être amoureux même et, une fois l’hiver venu, il vous plantera de nouveau là et juste au moment ou on croira tenir sa récompense il s’en ira ! Et puis encore, il ne s’entraîne jamais, tout en bavardant, en flirtant il ne dit jamais rien à quoi l’on puisse s’accrocher. Enfin voilà, je le recevrai comme je le dois, ni plus, ni moins. Et pour tout cela il faut d’abord qu’il ait l’idée de revenir à nous. Il sait bien comment il s’est conduit et ne reviendra pas ou tout au moins avec tant d’habileté qu’il faudra y regarder de tous mes yeux car c’est le plus rusé renard que je connaisse.
On a dit qu’il se ruinait. Ah. bien oui, est-ce qu’un homme comme lui se ruine. Il sait toujours ce qu’il fait et ne s’entraine jamais. Il n’est jeune que pour faire un pari extravagant ou quelque betise pour faire parler de soi, mais je vous assure qu’au fond, par le calme et la froideur du raisonnement, c’est un notaire de quarante-cinq ans. Ce soir je m’occupe de magie, j’enveloppe le roi de trefle dans un voile noir et je le mets sous un coussin en disant: Que ta pensee et ton coeur soient aussi tristes et aussi sombres que ce voile; qu’un nuage aussi noir que lui enveloppe ton ame comme ce voile enveloppe cette carte. Que tu n’aies pas un instant de repos sans moi et que je te voie en songe, et que tu me voies en songe et en sois trouble jusqu’au fond du coeur.
Les jeunes filles font cela en Russie. Une histoire de vieilles femmes, enfin nous verrons ce que le rêve dira.
Il est minuit passé. Je vais me coucher et prononcer la conjuration. Ouf !