Mardi, 2 novembre 1875
Chaque cinq minutes les volets du château changent de position, tantôt une fenêtre, tantôt l'autre. Mais je ne me montre pas.
Il me faut aller à Paris. Il fait beau et clair, je m'habille tout en blanc et nous sortons, mais on me fait attendre une demi-heure, que j'emploie à poser devant la porte du jardin avec Frédéric.
C'est le jour des morts, les Niçois se promènent. Olga, de sa fenêtre me dit par signe que Girofla vient de passer à cheval, en effet un peu plus avant nous le voyons, tout de gris habillé, sur une gentille bête noire.
Bihovetz, ce charmant homme, est avec nous, mais je suis énervée et je fais la capricieuse, un mot de plus et je me mettrais en fureur, ce mot personne ne le dit et je rentre dans moi-même.
Le cavalier gris nous devance, maman et ma tante lui disent qu'il a un joli cheval, moi aussi je laisse tomber deux mots de mes lèvres de rose.
— Très joli.
Comme il ralentit son allure nous le revoyons, puis il nous devance de nouveau et s'en va au Var, où Mlle Arson et son frère galopent de toutes leurs forces après lui.
Nous sommes en hiver, le détroit des mouches commence à se peupler.
— Comment, encore lui ! dit maman en voyant le châtelain fougueux rentrer dans la ruelle.
— Oui, dis-je, et vous allez voir, dans une heure il sera à la Promenade à pied, en tube et en redingote grise.
Et j'ai deviné, ayant pris du chocolat chez Rumpelmayer en ville, avec mes Grâces, je suis allée à pied avec ma tante.
Il se faisait sombre, nous étions absentes pendant une heure de la Promenade, comme nous approchions du n° 53, nous vîmes de l'autre côté de la rue le Surprenant, qui traversa immédiatement et vint à nous.
Je n'ai vraiment pas de remords, et il est permis de s'occuper d'un si beau garçon.
Ce qui est curieux, c'est le monde d'ici, ce misérable monde regarde à se crever les yeux quand le Surprenant est près de moi.
Il ne me crache pas dessus, mais est aimable comme le premier venu et moi je suis toute naturelle, seulement j'ai dit que je m'ennuyais, qu'il n'y avait personne, je lui devais cela, on se souvient il m'a un jour dit la même chose.
Mais il fait un froid de loup à Paris, mon père m'écrit et il est à Paris en ce moment.
A moi aussi on écrit de Paris, dis-je en portant la main à ma poche qui contenait la lettre que j'ai reçue ce matin de Berthe.
— Ah ! ha ! voyons, j'aime beaucoup lire, comme ça !
— Ta, ta, attendez !
— Mais on peut la lire, dit ma tante.
— Tenez, monsieur, connaissez-vous ce monsieur ? et je lui montrai la ligne où Berthe m'écrit d'un certain comte de Pertusati...
— Ah ! ha ! Pertusati, oui, je connais; il était l'hiver dernier ici, comment vous ne connaissez pas, c'est un Italien avec une moustache noire.
Toute cette conversation est rapportée pour en venir à dire que pour lire le nom de ce monsieur dans ma lettre, il s'est approché tout près et a lu presque par dessus mon épaule, ce qui m'a fait grand plaisir car il l'a fait exprès. On sent toujours quand ces choses-là sont faites exprès.
Mais je fais tout de travers. Aujoud'hui par exemple j'aurais dû rentrer à quatre heures et me mettre sur ma terrasse, j'aurais ainsi parlé à l'homme seul à seul, puisque nous l'avons vu venant de là, de notre maison, et sur notre trottoir et pas sur la Promenade.
Je me plaignais hier qu'il ne faisait rien pour me voir. Qui sait ? Peut-être que ne me voyant pas il m'a cru rentrée et sur ma terrasse et pour cela est allé à pied ; ce qui me le fait penser, c'est qu'il marchait de l'autre côté de la Promenade.
Dimanche Dina l'a vu trois fois passant devant chez nous.
Il est fort probable qu'il s'est promené simplement, mais on peut aussi supposer autre chose, car nous demeurons assez haut et en général on retourne avant notre maison.
Comme après dîner j'arpentais la salle à manger et faisais le coq devant les nôtres, ma tante dit:
— Voyez comme elle est ! Si Audiffret n'avait pas tant prié qu'elle aille ce soir au théâtre, elle y serait pour sûr, mais il a prié, supplié et elle reste à la maison.
— Ce n'est pas bien, remarqua Madame ma mère, de se piquer pour les moindres choses, comme ça on ne peut avoir dans la vie ni tranquillité, ni bonheur.
— Mais Madame, vous ne savez donc rien ! vous ne connaissez pas l'homme ! Ce n'est qu'ainsi que j'ai obtenu un peu de politesse. Que diable, c'est nécessaire autrement il me crache dessus, comprenez donc cela !
On me nomme châtelaine et Walitsky s'épuise en plaisanteries sur Audiffret. Grand-papa aussi me chicane, mais j'ai mon arme prête, aussitôt qu'il dit Audiffret j'entonne une chanson qu'il déteste ou crie de toutes mes forces: Portez ar...-quebuses ! Oui papa !
Alors il demande grâce en riant. Il faut me débarrasser de ce ton de Pantalon que m'a donné Audiffer. J'imite comme un miroir sa voix, ses gestes, tout.
Et mes Grâces m'imitent, moi, de sorte qu'Audiffret a déteint sur tout le monde.
La secousse a été amortie par les gants mais je l'ai sentie.
Il faudra partir jeudi. Je vais pour cela prier Dieu, sans Lui rien me réussira.
Maman dit que je veux partir pour Girofla. C'est presque vrai, non, mes robes m'occupent beaucoup. J'aurais dû partir sans prévenir, mais les cartes prédisent comme un voyage du beau, s'il part avant moi, je serais gênée pour partir, j'aurais l'air de le suivre, mais en annonçant mon voyage d'avance je suis cuirassée.
Voilà tous mes petits calculs.
Amen.