Deník Marie Bashkirtseff

Ce qu'il y a d'atroce, c'est que chaque fois je me laisse
prendre !
Je voudrais me rosser pour mon journal d'hier... Ah ! je suis une grande bete ou lui est un grand homme ! Ce qu'il y a de plus curieux dans tout cela, c'est votre servante, -qui se croit si sage, qui, chaque fois, fait des plans admirables et qui se laisse attraper comme la premiere venue !
Mais de quoi s'agit-il me demanderez-vous. De lui, de l'eternel d'Audiffret, de cet homme maudit qui depuis presque un an passe sa vie a me tourmenter. Sans la soiree d'hier tout allait bien, je n'avais rien a me reprocher, mais voila que je me laisse entrainer, je le trouve adorable, je me prepare a chanter des duos ! mais c'est indigne !
Tu savais bien, fille absurde, idiote, qu'on [ne] peut [pas] plus se fier a l'ocean qu'a ce monstre et tu as tout oublie, tu t'es laisse prendre, tu as pris des airs papillon pour lesquels tu merites du baton !
Admirez la politesse de mon objet.
Il arrive pres de la voiture, un petit chapeau nicois, habille de bleu: je m'attends a entendre parler de musique, d'opera, point !
Animal absurde, femme sans cervelle ! Il vient dire que Nice, ce n'est pas un pays, qu'on s'ennuie a mort, qu'il n'a rien a faire, que veritablement ce n'est pas un pays, non, dites, est-ce que c'est un pays ca ! Et qu'il part samedi. Il s'attendait a un changement de face comme l'autre jour mais, par un bonheur sans nom, je n'ai pas sourcille.
— Et vous resterez longtemps a Paris ? demanda ma tante.
— Oh ! non pas tres longtemps, de quinze a vingt jours.
Nouvelle fleche, mais pas plus de succes que la premiere fois, je n'ai pas bouge. Seulement toute mon humeur s'est changee et je devins tres confuse et honteuse a l'interieur.
Nous marchons avec Saetone et Chevalier. Mon oncle parle de Girofla, et dit que je suis cruelle pour tous excepte pour lui. Il fait la bete et soupire, je suis furieuse et soupire et ris avec lui et comme lui.
Pour plus d'exasperation encore, Girofla, qui nous a vues a pied, ne descend pas et va chez les Sapogenikoff. Je voudrais etre n importe ou, excepte avec ma tante qui est a l'exterieur ce que je suis a l'interieur, confuse et queue basse ! Nous allons en voiture au quai Saint-Jean-Baptiste et, en repassant par la Promenade voyons l'indigne creature faisant des singeries avec Enoteas, Chevalier etc.
J'ai remarque qu'il a un beau cou, fort et regulier, pendant qu'il etait pres de la voiture a la musique.
Je suis si exasperee et furieuse contre moi que, depuis le n° 7, en face duquel etaient le bataclan et l'homme, jusqu'a la maison, je l'aime. Et je me dis tout bas: je l'aime, eh bien, certainement que je l'aime ! mais arrivee au n° 55 bis, j'eus honte et je ne l'ai plus aime.
Je me mets a table disposee comme vous pouvez l'imaginer et n'ouvre la bouche que pour lancer de petites mechancetes innocentes contre les Sapogenikoff. Tout a coup elles entrent, Marie et Olga et, o terreur: c'est le bouquet !
On lui a montre la photographie et raconte les Anglaises II! II!!!!! Mais je suis perdue moi ! que va-t-il penser ! Oh !
Il ne voulait pas croire, il dit qu'il nous a vues en meme temps au bain, qu'a droite etaient les Anglaises et a gauche nous, en meme temps. Le fait est que le tour a ete admirablement fait. Maintenant que c'est passe je m'etonne moi-meme. Nous etions en anglaises assises a droite et tout a coup, par un changement prodigieux, nous sommes a gauche a cote de l'homme et en nous-memes.
[Dans la marge: Pendant que les Anglaises etaient la. j'y etais aussi, ou plutot Dina habillee en moi. C'etait le principal ressort.]
— Comment, s'est-il ecrie, cette grande bossue etait Mlle Bashkirseff ?
— Oui.
— Et celle qui marchait comme ca, c'etait !
— Moi, dit Marie.
— Et la noire que j'ai prise pour un espion prussien...
— C'etait moi, dit Nina.
— Oh ! mais ce n'est pas croyable ! Et je ne vous ai pas reconnues ! Oh !
Et une scene de pamoison de rire, de cris, a l'impossible, et d'etonnement sans fin. Au moins si on lui a tout raconte, au moins j'aurais du etre la pour jouir de la surprise de l'homme.
— Vous m'avez assassinee ! dis-je en me couvrant la figure des mains, et en tombant sur un fauteuil.
— Il n'y a pas de quoi, dit ma tante vous n'avez plus qu'une chose a faire, habillez Leonie, la femme d'Ambroise, la fille de cuisine et la blanchisseuse d'en face, en Anglaises et envoyez-les demain au chateau. Cette proposition produit un effet impossible a rendre, des rugissements de joie et des rires fous.
Je suis presque etouffee et deux fois je perds la voix.
J'emmene les Graces chez moi et nous rions comme jadis. Et qui cause cette grande gaiete ? Girofla, de qui l'on parle, de Girofla, qui est le heros ? Girofla, toujours Girofla, partout Girofla.
Olga lui ressemble d'une facon effrayante, je lui dessine des moustaches, je lui mets mon chapeau d'amazone, elle prend la pose de l'homme et c'est une ressemblance a faire crier. Et aussi nous crions.
Tout d'un coup je suis prise d'un desir immodere de voir le pere Audiffret.
- Peut-etre, dit ma tante, ces messieurs viendront ce soir, tenez-vous pretes en tous cas.
Et nous nous tenons pretes mais personne ne vient. D'ailleurs je suis furieuse contre tous ces gens-la. Je n'ai jamais ete aussi humiliee car, j'ai beau dire, je me suis laissee parfaitement prendre, et depuis le n° 7 de la Promenade des Anglais jusqu'au n° 55 bis je l'ai aime. Fi ! fi ! tant que l'on voudra je dis ce qui est, c'est peut-etre mal de tout dire, mais je dis et dirai tout.
Il est beau, ce bandit, il a un beau cou. Je le deteste, je suis furieuse contre lui et je prends ses manieres, je parle comme lui et souvent sans le vouloir.
Non, Dieu ne me le donnera jamais, car je le broierais !
Oh ! mais lui raconter l'affaire des Anglaises ! Et c'est Nina qui a raconte, j'imagine avec combien d'esprit.
C'est indigne !
Nous nous imaginons les fausses Anglaises de demain, comment il les recevra, comment elles leveront leurs voiles. Car, apres lui avoir tout raconte, venir de nouveau serait... je ne sais plus quoi. Et sa surprise apres !
Je n'ai jamais autant ri et crie.
Mais vers dix heures j'ai reflechi, il serait capable de battre nos femmes et cela nous brouillerait tout a fait. Il ne faut pas meler les domestiques dans nos plaisanteries. Certes ce serait surprenant, mais il se facherait et je ne veux pas avoir un ennui de plus, j'en ai assez, Dieu merci.
- Ah ! si j'avais su, dit-il je vous aurais enfermees et forcees d'avouer que c'etait vous.
Et demain il aurait enferme les femmes et puis quelle surprise, quel scandale !
Ce serait trop beau et c'est pour cela que ca ne peut pas se faire. Toutes ces choses m'ont etourdie; quand tout le monde
est parti je m'enfeme avec mes pensees, ecris le galimatias que voila et me couche. Que la plume est impuissante ! que je voudrais raconter toutes les betises que nous avons faites, ce soir, ma tante elle-meme en riait comme-une folle, quant a moi je procedais a toutes nos absurdites avec une gravite sublime, ce qui me faisait etouffer puis aller me mettre la face contre le mur et battre le parquet des pieds.
L'affaire du Chateau devient de jour en jour plus amusante, chaque jour on decouvre une nouvelle chose que nous n'avons pas remarque alors.
Surtout l'etonnement de l'homme, il a crie de desespoir de ne nous avoir pas reconnues, il a dit vouloir battre le jardinier qui ne nous laissait pas entrer. Oh ! quand je me rappelle le soir chez nous, ou il a raconte la visite etrange qu'il eut le matin et quand j'entends Olga raconter sa consternation et son rire d'aujourd'hui je sens "du fond de l'ame couler je ne sais quoi qui fait que l'on se pame".
Comme c'est drole, les choses racontees ne font pas rire, j'ai beau pour ainsi dire photographier nos gestes et paroles, et rien. C'est toujours froid ou absurde.
Heureusement je ne l'aime plus; je me rappellerai toujours avec desespoir que depuis le n° 7 jusqu'au n 55 bis je l'ai aime. J'ai aime d'Audiffret !
Celui qui crache en l'air recoit ce qu'il a crache sur la figure.
0 grande et sublime verite !
Pourquoi represente-t-on la verite toute nue et au fond d'un puits.
Parce que la verite est toujours cachee et qu'en l'allant chercher on risque de se noyer ou tout au moins de s'enrouer horriblement. La verite est toute nue parce que la nudite n'est pas admise, parce qu'on en est honteux et parce que les hommes les poursuivent de huees. Enfin, parce que la verite demande une couverture comme la nudite et que, toute simple, elle choque les gens de bien.
J'avais mieux compris mais je ne sais pas ecrire comme je comprends. C'est comme dans un cauchemar, on veut crier et on ne peut pas !