Vendredi 10 septembre 1875
Les moustiques m'ont reveillee dix fois la nuit, je me leve un peu pale mais forte et a mon aise.
Ah ! les Anglais savent bien ce qu'ils disent par home. Quelle qu'elle soit la maison est l'endroit le plus agreable. Ca ne tient pas du tout au comfortable, a la richesse, car voyez par exemple notre maison: tout est sens dessus dessous, a peine les meubles necessaires, desordre, desolation et pourtant j'y suis bien, j'y suis chez moi. C'est que c'est a moi, a moi, a moi !
J'oublie meme mes inquietudes, mes robes me semblent bien. 0 Nice ! Je ne pensais jamais la revoir avec de tels transports. Et si on m'avait entendu jurer et a la maudire depuis Marseille, on dirait que je la deteste, c'est mon habitude de mal parler des gens et des choses que j'aime.
Tout en blanc et enveloppee d'un long voile de tulle blanc je vais a la Promenade avec mes deux chiens. Je suis si degoutee des hommes qu'il n'y a que les chiens. Je viens de recevoir une lettre de Foster, il m'a envoye un jeu d'Aunt Sally et des arcs et des fleches Archery, c'est a la mode en Angleterre, mais nos comptes sont finis.
Et je ne m'attendais pas a cette lettre, la voici attachee par une epingle:
Savez-vous que c'est beaucoup pour un Anglais, ce qu'il me dit la. Il y a longtemps que je ne l'ai vu. Il est venu a Nice pour
huit jours mais juste pendant ces huit jours j'etais a Paris. Que m'importe cet homme d'au dela des mers ! Je dis des betises, fut-il
Vine Cottage
Rochampton Vale, S W
Sept 3. 1875
My dear Mlle de Bachkirseve
I trust the packages I sent to you from London arrived safely at Nice and arrow that you have the archery sets that you will become a famous markswoman making as many bull eyes with your arrows as you do with yours [coin dechire], I have been atsome my little trouble in sending you Victor the Archery sets and Aunt Sally whose pipe I trust you will be able to smash, and in repayment of my trouble I hope you will send me your photograph. With kind regards to yourself and ciobele and my love to Victor.
Very sincerely yours
A. Foster
au dela des enfers que cela me ferait quelque chose. Je suis si vaine, si avide d'une conquete quelconque.
Je crois que j'ai dit que j'etais sortie, oui c'est cela. Il fait gris et beau. Il me semble que chaque paysan ici me reconnait, j'ai envie de parler a tous ces gens. Je ne rencontre personne, en passant les bains Georges je m'arrete a parler avec la mere Georges.
Elle me prie de venir me baigner pour lui amener du monde.
L'annee derniere en rentrant a Nice j'ai fait la meme promenade, tout a fait la meme que ce matin: Il y a un an ! un jour ! une minute ! Dieu comme le temps passe. Cette promenade est comme le final d'une annee passee et le commencement de celle qui va venir et qui va passer elle aussi si vite, si vite. Je marche silencieuse et blanche comme une ombre en recueillant mes souvenirs epars par toute la Promenade. Nice pour moi c'est la Promenade des Anglais. Chaque maison, chaque arbre, chaque pilier de telegraphe, est un souvenir bon ou mauvais, amoureux ou commun.
Maintenant qu'on n'aille pas partout dans chaque mot voir le beau Nicois. Certes il y est mais les autres souvenirs dominent. Il me semble que je reviens de Spa, d'Ostende, de Londres, tout est comme alors. Il y a meme dans la maison cette odeur de bois qui est particuliere aux meubles neufs.
Je veux voir Saetone et compagnie. On nous a remis sa
carte, il est venu deux heures apres le depart de ma tante pour Paris. Il y a une erreur a corriger, d'Audiffret si je lui otais sa particule ? Qu'en dites-vous ? J'en ai envie, c'est plus meprisant Audiffret tout court, eh bien don'c, il y a que Audiffret n'est pas venu voir ma tante comme elle l'avait ecrit, mais qu'il est venu lui parler a la musique, puis ils sont alles a Monaco et le lendemain a six heures il est parti pour Paris.
J'ai fait descendre les caricatures a l'huile et je vais essayer de faire Audiffret, c'est qu'il est beau et c'est difficile de saisir la ressemblance et de rendre ridicule en meme temps.
Ah ! tenez, je ferai bien mieux de le laisser au diable. Je suis si prodigieusement pitoyable en en parlant.
Je sors avec ma tante desirant de toutes mes forces rencontrer ces messieurs, mes Nicois.
Je les verrais avec attendrissement. Sur le quai Massena Galula ote et secoue triomphalement son chapeau.
Je vais chez mes Graces les prends avec moi, nous dinons, papa m'exaspere. Je monte chez moi, me fais une delicieuse coiffure Empire, et mets ma robe blanche, la robe du portrait. C'est une grande robe blanche comme les statues, les manches avec de grands revers, que je retourne au-dessus des coudes, decolletee devant rondement, et un peu derriere de facon a laisser voir la naissance du cou, avec une large valenciennes retombante. Le vetement flottant est serre a la taille par un ruban, et sous la poitrine aussi par deux rubans cousus sous chaque poitrine et noues devant par un simple noeud. Pas de gants, pas de bijoux. Je suis enchantee de moi.
Ma poitrine haute et blanche merveilleusement et libre sous cette laine blanche, mes bras blancs. Oh ! mais blancs ^1^ mes mains petites et fines ! Je suis fraiche, je suis animee.
Oh ! suis-je vraiment a Nice ? Est-ce possible ! Je n'en reviens pas. Nous allons au Francais, avec mes Graces elegantes et gentilles. Vrai ! C'est une des grandes satisfactions de ma vie. Etre moi-meme comme j'aime, dans une belle avant-scene au rez-de-chaussee avec mes deux Graces gentiment mises, a Nice, dans mon theatre. Tout est a moi ici !
A peine sommes-nous entrees que Fiouloulou se precipite dans la loge et reste aussi longtemps que possible.
Il parait que plusieurs Nicois que je ne connais pas et qui me connaissent lui ont dit m'avoir vue au Bois, entre autres Hector. Hector a raconte que je lui ai demande ou l'on achetait les meilleures ombrelles. Il le dit a tout le monde et cela
m'ennuie.
- Que cela me donne une pauvre idee de son esprit, dis-je, il n'a rien trouve de plus spirituel a dire !
Attrape ca, o Hector ! Je jouis, je respire, je m'admire dans la glace de la loge. On me regarde, je ne regarde personne.
Enfin arrive Saetone comme une bombe.
- Mais je ne m'attendais pas, s'ecrie-t-il, mais c'est comme un coup de tonnerre !
- Comment vous venez seulement a present, depuis une heure nous sommes dans la loge ! Oh ! M. Saetone, je ne veux pas vous regarder ! et je me couvre de mon eventail.
- Mais Mademoiselle. Ah ! au moins dites-moi, dites-moi une chose, vous restez ?
- Non !
- Ah ! fait-il lamentablement.
Je parle, je bavarde, je suis enchantee de tout et de tous, tout me ravit.
Enfin on vient a me demander si j'ai vu Girofla.
- Oui.
- Et que fait-il ?
- Je crois qu'il s'amuse.
- Mais vous l'avez vu ?
- Oui, au Bois.
- Vous l'avez vu, beaucoup vu ? et en disant cela Mercure me regarde dans le blanc des yeux.
- Mais non, dis-je en soutenant ce regard avec de grands yeux innocents, nous l'avons vu au Bois.
- Ah !
- Vous savez, continue mon oncle, il doit venir ici, j'ai recu une depeche de lui, lundi il sera ici. Tenez je crois que j'ai cette depeche avec moi. Je vais la montrer, ce sera une douce satisfaction pour Girofle, dit-il se tournant sagement vers Olga.
- Comme vous vivez avec lui, dis-je, il vous fait savoir ses moindres gestes.
- Eh oui, mon Dieu, depuis quelques annees nous vivons ainsi, amitie, amitie, mais voici la depeche et apres avoir fait semblant de la chercher il me montre le papier bleu.
- Donnez, dis-je.
- Lundi j'arrive a Nice. Amities, tout a vous. Audiffret.
- Bien.
Alors vous partez, dit Mercure, comme si apres la
depeche quelque chose etait change.
- Mais oui Monsieur, demain, demain, demain, mais oui !
- Mais vous revenez ?
- Oui.
- Et dites-moi, dans combien de temps vous revenez, serieusement. Le maximum mais la verite !
- Le maximum est sept jours.
- Ah ! fait-il, comme pour dire: a la bonne heure, je sais a quoi m'en tenir.
Ce cher Mercure.
Vraiment je ne sais que penser. Il ne devait revenir a Nice que dans quinze jours et le voila qui arrive dans deux jours.
Je ne me sens pas de joie d'etre de nouveau dans ma bonne ville ! Je suis chez moi, chez moi, chez moi ! Il n'y a rien de comparable a cela. Si ceux qui m'entourent n'avaient ni esprit, ni entrain, il me semble que je leur en donnerai ce soir, j'en ai assez pour tous.
Je n'ai pas peur comme a Paris d'etre regardee par des hommes brutaux, je suis reine en moi-meme.
- C'est un steeple-chase, ma tante, dis-je quand Saetone fut parti.
Je le dis non pas parce que je le crois mais, pour me vanter.
D'ailleurs ce soir je croirai volontiers a tout. Ah ! mon Dieu, est-ce bien vrai ? Suis-je a Nice.
O Nice, ingrate ! Moi qui t'aime tant ! pourquoi la societe me maltraite !
Je revois les deux cupidons Enoteas et Fiouloulou avec attendrissement, avec joie. Jamais, ce me semble, je ne me suis si bien sentie.
Je sors du theatre libre, heureuse, je ne me cache pas comme a Paris, je n'ai peur de rien, on me connait ici.
Que dirai-je, si je pouvais parler de Paris comme de Nice ! Ce serait trop beau. Enfin rentrons.