Deník Marie Bashkirtseff

Penser toute la soiree a ce monstre et en recompense recevoir un accueil comme celui-la.
Je rage ! Pauvre petite fille, innocente brebis ! C'est avec ton caractere que tu veux faire la guerre ! Miserable sotte ! Enfant, bebe, folle !
Nous nous rencontrons pres de l'hotel:
- Bonjour Mademoiselle.
- Bonjour Monsieur.
- Depuis quand etes-vous a Paris ?
- Depuis avant-hier soir.
- Et vous comptez rester longtemps ?
- De sept a huit jours.
- Et Nice, Nice ?
- Oh ! Nice, on s'ennuie il fait chaud.
- Vous n'y retournez plus ?
- Plus.
- Jamais ?
- Oh ! non, pour une semaine, dans deux mois.
- Et l'hiver ?
- L'hiver a Florence.
- Ah ! par exemple ! et des gestes d'incredulite.
- Vous allez donc recommencer vos doutes !
Il fait un mouvement et je lui dis adieu.
- Moussia, demande lui donc ou il achete ses parapluies, me dit Machenka.
- Bien. alors je le rappelle et lui demande ce que me prie de demander Machenka. Et nous nous separons.
Creature indigne, bete capricieuse et mechante !
Hier il a fait un soubresaut en m'apercevant, aujourd'hui il a l'air tout compose et glacial.
Mais qu'est-ce que je veux ! Puisqu'il ne m'aime pas ! Voyons il faut etre raisonnable ! Je suis toute deferree, je me soutiens a peine, Mon Dieu, dis-je, comptez-moi cette promenade, au ciel, car c'est un martyre ! Je voudrais etre seule, ecrire ou penser et je suis obligee d'errer par les rues, ce que je deteste meme de bonne humeur !
Etre decollee ainsi pour un rien, parce qu'un cuistre ne m'a pas parle comme je voulais !
Oh ! je suis une femme de rien, je ne serai jamais rien ! Une pareille faiblesse !
Indigne, indigne, indigne !
Je voudrais bien savoir comment tout cela finira.
L'homme prend un excellent chemin pour arriver, s'il veut arriver.
Je n'ai jamais ete aussi miserable car le sujet est indigne.
C'est terrible, voyez-vous, de rever soumission, amour, hommages et d'avoir indifference... et moquerie peut-etre.
Je suis ridicule, ou donc est cette fiere humeur ! Fiere humeur qui se manifeste par quelques phrases dans ce journal ! Jolie fiere humeur qui s'abaisse jusqu'a etre reveuse a cause de cet homme et a pianoter des airs nicois !
Je suis furieuse contre moi, je voudrais me betonner pour cette faiblesse impossible !
Apres tout je n'ai pas de quoi etre si honteuse, je me suis trompee, tout le monde a cru comme moi ce que j'ai cru.
Eh bien non ! Jamais je ne me mettrai dans la tete que je me sois trompee. Mais alors quel rude jouteur que cet homme, ce n'est pas moi, chetive, qui me mesurerai avec lui. Et cependant du moment que je devine son jeu je suis plus forte que lui puisque lui ne devine pas le mien. Ceci me console un peu. Mais est-ce que je devine ? Y a-t-il rien a deviner ? These are the questions. Je crois qu'il n'y a rien. Un homme ne pourrait se posseder si bien.
C'est que j'ai une imagination gigantesque, je reve les galanteries des siecles passes, sans m'en douter je suis la plus romanesque des femmes. Et que c'est malsain !
Je me souviens avoir dit ici, cet hiver, apres une soiree d'opera. Je sors la queue basse, comme un chien battu. Ca m'apprendra a distinguer les gens qui ne me distinguent pas. Cela ne m'a rien appris helas !
Mais n'a-t-on pas, tout le monde, meme notre cocher Ambroise, n'a-t-on pas dit que c'est l'habitude de cet homme. Faire la cour et puis planter la. Comme on dit communement.
Je me croyais une exception, chacun se croit une exception.
Je me fais belle et avec ma robe blanche a galons blancs toujours incomparable, je vais au Bois. Machenka, moi et Smirnoff. Pas de soleil mais grand monde.
Et Girofla, non, je ne veux pas le nommer Girofla, ce nom etait bon avant, et d'Audiffret, je veux dire est la. Il m'exaspere, il ne se conduit pas comme un homme qui ne veut rien. Ah ! s'il faisait comme tout le monde, mais non, il veut m'exasperer.
Dieu ! Dieu permettez-moi de me venger !
Laferriere me fait des merveilles de simplicite, Reboux des tableaux de chapeaux, Ferry des poemes de chaussures, Worth un bonbon de robe, Dupuis un charme de parasol, Jouvin des gants, Auguste me coiffera demain.
Qu'il m'est doux de savoir que, tout autour, on s'occupe de moi, chaque de ces faquins et faquines travaille a m'embellir.
J'ai ete regardee au Bois. Encore ce soir j'avais la betise d'attendre mon Tourment.
Oh ! combien j'etais mieux quand je ne pensais qu'aux chevaux et au duc. C'etait propre, c'etait gentil. Il n'y [a] rien de plus beau au monde que les Champs-Elysees, l'avenue de l'Imperatrice et le Bois de Boulogne. On y est bien, gai, frais.
Oh ! quelle humiliation que cette affaire avec d'Audiffret !
Oh ! quelles menteuses que les cartes ! Menteuse la sorciere de la vieille Nice ! Me promettre tout et ne rien tenir !
Resumons et finissons. L'homme ne m'aime pas. Il n'y a rien a faire, mettons-le au rang de tout le monde.
Admirable resolution mais impossible.
Le Diable veut que je pense autrement. Le Diable soutient en moi la conviction de ce qui n'est pas, de ce qui n'existe pas.
Mon Dieu chassez le Diable. Car j'y crois au Diable. Je crois fermement en trois choses.
En Dieu, en Diable et en la monarchie.
Un de ces jours je parlerai en detail de tous les avantages que presente la monarchie.
[En travers: Oh ! la la.]
[Raye: Mercredi 4 aout 1875]
Et dire que j'etais emue en parlant a cet homme, je tremblais meme. Oh ! quelle horreur !
C'est un infame complot avec Saetone et tout le monde ! Il me croit amoureuse, lui, ma parole d'honneur. Ah ! comme je lui prouverais qu'il se trompe si Dieu voulait ! Mais Dieu ne veut pas, Dieu ne s'occupe pas de ces miseres ! Dieu s'occupe de tout. Il devrait me favoriser un peu, au commencement je n'avais pas de mechantes idees. Et si j'en ai maintenant c'est que je suis exasperee ! Plus la vengeance tardera de venir plus elle sera grande.
Eh bien, non je ne me sens capable d'aucune mechancete.
Je suis prete a jurer de ne me venger point pourvu qu'il vienne a moi. Sans le vouloir je me vengerai puisque je ne l'aimerai pas.
Pourquoi desirer un homme dont je n'ai que faire.
Mais, mon Dieu, toutes les femmes sont aimees, elles ne peuvent pas epouser tout le monde. Pourquoi moi, seule, miserable je n'ai que des deceptions, des mortifications !
Les autres ne demandent pas et ont. Moi je m'occupe un an de cette creature, je me fais du mauvais sang et je n'ai rien.
Miserere ! Je vais lire Plutarque et puis prier Dieu.
Mais si la chose arrive meme, elle ne sera plus bien... J'ai tant desire que je suis honteuse. Ah s'il etait venu tout seul, voila quand je triompherais ! Mais apres tant de tracasseries je suis lasse en verite.
N'ai-je pas dit qu'il me rendrait mon retard de deux jours, s'il l'a remarque.
Ce que je dis serait assez pour un duc et pair, pour un homme convenable et non pour ce faquin !
Les obstacles m'excitent et aussi ils me font garder rancune, je suis fachee de m'etre laissee prendre.
C'est comme lorsque, quelquefois, je demandais a ma tante d'aller au theatre, si elle allait a l'instant je lui serais reconnaissante et j'aurais du plaisir, mais elle traine, elle fait des difficultes, je m'enrage et suis mecontente et maussade.
J'en suis la avec Audiffret. Je lui en veux tellement de m'avoir fait tant ecrire et me facher que c'est effrayant. Je m'en veux a moi, j'en veux a tout le monde.
Si enfin je l'ai, ce qui n'est pas probable, je ne jouirais plus de ce plaisir... Cependant non, ce serait encore bien agreable.