Deník Marie Bashkirtseff

Pire encore ! Je voyais Girofla. Eh bien cette nuit j'ai vu encore Girofla mais pas seul avec cette horreur d'homme, avec l'abominable Polonais !
Tu n'es pas contente de celui que je te fais voir. Eh bien en voilà un autre ! (c'est la lune qui est supposée parler).
Il faut attendre quelque temps, maintenant je rêve toujours du Niçois et mon invocation à la lune ne sert à rien. Car c'est impossible que ce soit lui que j'é... Jamais, jamais, jamais. Il manque d'une quantité de choses exigées par moi.
S'il est ambitieux il peut arriver... Mais je n'ambitionne pas cela, je veux un Doria ou un Hamilton ou dans ce genre enfin.
Girofla, c'est bon pour s'amuser.
Ciel et terre !!!!!!!
Fortuné entre et me dit:
— M. Etienne est là.
— Comment M. Etienne ? Quel M. Etienne ! Où !
Je m'élance et heureusement ai la présence d'esprit de descendre à sa rencontre le premier moment, oubliant que je n'étais pas reine je voulais attendre mon oncle Etienne et ma tante Marie au haut de l'escalier avec un sourire bienveillant et majestueux.
Un instant j'hésitais si je devais descendre, mais pas assez longtemps pour qu'ils le remarquassent.
Voyez cet homme, il mérite d'être rossé ! sont mes premières paroles (en russe, bien entendu).
Comment ! tu me fais poser tant de temps, je croyais que vous ne viendriez plus.
Cap de Biou ! Quel dommage qu'il ne soit pas arrivé avant la partenza del facchino di Nizza ! Lui qui disait avec son petit air que - Nous resterons à Nice, - nous n'irons pas en Russie, - cet oncle n'arrivera pas.
Tant pis ! s'il revient dans huit jours il ne me trouvera plus et qui sait ce qu'un pareil accident peut causer de changement.
J'écris cela pendant que nos arrivés restaurent leurs forces. Ma tante et monsieur mon grand-père sont avec eux.
Je ne parle pas à monsieur mon grand-père et il est venu de son pavillon dans ma maison. Je redescends à l'instant et achèverai d'écrire ce soir, il n'est que quatre heures.
Non, je n'irai pas en Russie. C'est dommage. Mais je n'ai pas le temps. Nous sommes au 18 juillet, je ne pourrai partir que dans une semaine, le 25, huit jours à Paris, dix jours pour aller voir ma mère (Etienne veut la voir), ce qui me mènera presque à la moitié du mois d'août. Six jours pour le voyage.
Cela fait que j'arriverai à Poltava le 14 ou 15 août. Et il me faut être à Nice le 1er septembre. Est-ce possible ? Non, je n'irai pas. La Russie sera encore l'année prochaine et le centenaire dans cent ans. On dit qu'en Russie il y a un tas de faquins qui veulent la Commune. C'est une horreur. Ces gens-là veulent diviser tous les biens et avoir tout en commun. Et leur maudite société est si répandue que les journaux font des appels désespérés à la société. Est-ce que les pères de famille, les honnêtes gens, ne s'opposeront pas à cette infection ? Ils veulent tout anéantir, plus de civilisation, plus d'art, plus de belles et grandes choses. Simplement des moyens matériels pour subsister. Le travail aussi en commun, personne n'aura le droit de s'élever par quel mérite que ce soit au dessus des autres.
On veut anéantir les universités, l'enseignement supérieur, pour ne plus permettre la culture du génie. En un mot réduire la Russie en une espèce de caricature de Lacédémone.
J'espère que Dieu et l'Empereur les confondront.
Je prierai Dieu de garantir mon pays de ces bêtes féroces, de ces misérables, de ces fous affreux !
A la musique nous sommes entourées de Danis, Saëtone, Chevalier, Galula et mon amour de Désiré à cheval. Il est charmant à cheval.
Comme si, pour m'ennuyer, il n'était pas assez du départ de mon beau Niçois, nous avons fait connaissance de Chevalier. Horreur ! horreur !
C'est un parfait Merjeewsky, la seule différence est dans la couleur des cheveux, celui-ci est brun.
Je rentre toute irritée. J'avais oublié l'autre créature et voilà que son fantôme me poursuit.
Je le hais, je le hais, je le hais ! Mais c'est que ce Chevalier est son portrait, même figure, mêmes manières, même prononciation !
Affreux ! Affreux !
Je suis à dîner avec mes Grâces, et le soir Danis, Saëtone et Fiouloulou viennent.
[Cinq lignes cancellées]
Danis paraît frappé de tout ce que je dis et s'étonne de trouver en moi une telle fièvre de la vie. Nous parlons de nos meubles et il tombe presque, à la renverse à la description de ma chambre.
— Mais c'est un temple, un conte de Mille et une Nuits, s'écrie-t-il.
— Mais on devra y entrer à genoux, fait Galula.
C'est prodigieux, unique, remarquable, continue Danis.
Il veut débrouiller mon caractère, me demande si j'effeuille des marguerites.
— Oh, oui, très souvent pour savoir si le dîner sera bon, ou si je m'amuserai tel ou tel jour, - et cela très naïvement.
— Comment ! s'écrie le petit homme, oh ! Mademoiselle, et il se renverse dans sa chaise comme anéanti.
— Mais oui, Monsieur, pourquoi voulez-vous donc que j'effeuille une marguerite ?
— Et où la mettez-vous à votre corsage, à gauche ?
— Non, au milieu.
— Mais comment ! Mais une chambre si poétique, une chambre qui a l'air d'un rêve, d'une féerie et, à côté de cela, demander à une marguerite si le chef a réussi mon dîner ! Oh ! mais non, mais c'est incroyable !
Ce qui l'amuse c'est que j'assure avoir deux cœurs. Je me plaisais à le faire crier et s'étonner par une multitude de contrastes, je montais au ciel et, sans station aucune, retombais sur la terre et ainsi de suite.
Je m'exhibe comme une fille qui veut vivre et s'amuser, qui ne pense pas et qui ne soupçonne pas la possibilité d'aimer. Et lui s'étonne et crie qu'il a peur de moi, que c'est prodigieux, surnaturel, divin, affreux !
Il paraît qu'on s'occupe de moi, tous les hommes d'ici, d'après ce que j'ai entendu dire à Danis. Je crois que j'avais de l'esprit ce soir.
Je disais des choses qui avaient le privilège de faire sauter Danis comme un de ces petits diables qu'on montre dans les foires. Il me regarde comme une chose très curieuse et parle devant moi de moi, toujours s'émerveillant. Il me conseille d'avoir sur ma toilette un verre en cristal pour y mettre les fleurs, que j'aurai rapportées du bal.
— Car, dit-il, c'est le seul instant où vous penserez.
— Je pense toujours, Monsieur.
— Ah ! par exemple ! et de nouveau il semble avoir une attaque.
Voyez-vous Messieurs, dis-je en me retournant vers les autres deux, voilà Monsieur qui dit que je ne pense pas.
Pâmoison de Danis.
Savez-vous Mademoiselle, dit-il, que mon ami intime le comte Laurenti et moi nous sommes d'un avis tout opposé sur vous et nous comprenons votre caractère d'une toute différente manière.
— Ah ! vraiment, on me fait l'honneur de s'occuper de moi ? Gestes de Danis.
— Je dirai tout cela à d'Aspremont, je dirai tout cela à d'Aspremont.
— Est-ce que M. d'Aspremont me connaît ?
Nouveaux gestes.
Son entretien m'est utile. Il a vu les plus belles chambres à coucher et en me les racontant il me donne une foule d'idées.
Ces gens-là comme d'habitude me supplient de rester à Nice et me promettent la royauté pour la saison prochaine.
A Florence il y a un certain comte de Larderei dont la sœur a épousé le fils de Victor-Emmanuel et de la fille du tambour-major, ce M. de Larderei est très à la mode. Danis m'en parle. Il faudra le connaître.
Savez-vous une chose ? Jusqu'aujourd'hui personne de ces messieurs ne savait que je parle anglais et italien !
On joue aux jeux, Danis s'ennuie, la soirée languit, c'est bête.
Danis va partout et il parlera de moi, donc il m'est utile. Ménageons-le.
Audiffret me manque.