Deník Marie Bashkirtseff

Le matin, je fis une scène à maman et à la tante. Je leur ai dit tout ce que j'avais dans moi. Je ne pouvais plus y tenir. La bouteille devait se déboucher, il y avait trop de gaz. J'ai pleuré, maman a pleuré. Cela a duré deux heures et demie par la montre. J'ai demandé pardon à maman. C'était un peu à ce moment, on me dit que la maison à la rue de France vis-à-vis de nous brûle. Je cours, nous sommes tous aux fenêtres. On sort les voitures des remises, les femmes sortent, portant des enfants. La maison ne brûle pas encore, c'est une cour entourée de quatre maisons pleine de foin. Les flammes sont fortes. Mais les stupides Niçois sont toujours les mêmes ! Ils fuient sans savoir où et ne font rien pour arrêter l'incendie et se mettent à distance pour mieux jouir du spectacle. J'ai crié à une femme qui portait un enfant assez grand, comme moi, malade sans doute, de le laisser chez nous. Mais elle est bête et a préféré le traîner et pleurnicher. Paul et Walitsky sont allés voir, les maisons commencent à brûler.
Oh ! si c'était en Russie ! depuis longtemps, ce serait éteint. Notre équipe de pompiers quand on l'entend à une lieue fait peur. Chaque quartier en a une à vingt chevaux, les pompiers en casque d'or, des clochettes en quantité (comme Hamilton). Le bruit que fait sa voiture en arrivant de loin me rappelle l'équipe de pompiers. Dans une demi-heure enfin, un tonneau traîné par dix hommes est arrivé en triomphe. Quelle misère ! Et quatre soldats, avec des fusils. C'est avec ça sans doute qu'ils vont éteindre le feu. Avant leur arrivée, le feu a cessé.
Je reviens alors à ce que je disais. C'était une scène d'adieux à toutes les grossièretés que j'ai faites, à toutes les vilenies, à tout ce que j'ai dit de méchant, d'impertinent. Je cesse maintenant, je change complètement, une réforme complète dans ma toilette et dans mon caractère. Je deviens bonne, aimable, douce. Si on me cherche querelle, je m'en vais. Je tâcherai d'être le bon génie de la maison, je ferai tout au monde pour qu'on ne se querelle plus. S'il y avait au moins une raison ! Mais pour rien c'est affreux. Je vais concilier tout, arranger tout pour le mieux, je préviendrai les désirs de papa, maman, ma tante, je serai bonne avec les autres. En un mot, je vais me faire estimer, rechercher et aimer de tous, depuis le dernier mendiant jusqu'aux duc et roi. C'est une promesse que je fais à Dieu. Puisque je désire un bonheur si grand, il faut que je le mérite, c'est par là que j'espère l'obtenir. C'est une promesse difficile à tenir, très difficile mais la chose que je veux est encore plus difficile et extraordinaire. Alors c'est justement en la remplissant strictement que j'ose espérer quelque chose. Je jure donc à Dieu solennellement et sans plus y revenir de faire ce que je dis. Si je manque une seule fois à mon serment, je perds tout. Je m'adresse à la fois à la Sainte Vierge pour m'aider dans cette entreprise difficile. Je la supplie avec Son Fils de me guider et protéger.
On m'envoya deux fois chez la duchesse pour cet achat. Ce pavillon est trop enfermé et petit. Nous voulions celui de la promenade, mais elle demande deux cent mille francs, cent mille pour l'autre, c'est trop cher. Je crois que tout simplement nous achèterons à Saint-Philippe et nous bâtirons, c'est le mieux.
Je revenais à la maison lorsque je vois Paul qui arrive. Je n'eus le temps que de l'embrasser, il allait au bain. Nous allâmes tous après dîner à la villa. Elle n'est pas laide, très jolie au contraire. C'est très beau, on avait tort de faire des caprices. Les effets sont là, nous avons presque arrangé tout. Je suis très satisfaite de la maison.
Puis avec Mme Anitchkoff à London House acheter des fruits, puis à la maison. A l'incendie.