Dimanche 25 mai 1873
Après déjeuner, nous sommes allés à l'église (robe écrue, cheveux relevés, bien). Il y avait beaucoup de monde, rien d'élégant. On m'a beaucoup regardée. J'étais la mieux habillée, il y avait des robes de soie et des tralalas, mais ma simple robe de batiste et mon chapeau de paille à bord relevé et à plume de coq, sans fleurs, sans rubans, étaient les mieux. Puis sont entrés Mme Beketoff et M. Tormosoff. Mme Beketoff a serré la main à maman qui m'a présentée à elle. Tout à coup je regarde à droite et je vois qui ?... Abramovitch. J'étais très surprise et même contente car il m'a rappelé Nice et le reste. Il était aussi très surpris et content, il s'est approché de maman et nous a parlé. Maman est sortie au milieu de la messe, maman devait aller chez Hactius; je suis restée avec Yourkoff.
Après la messe, Mme Beketoff m'a parlé très aimablement. Puis Abramovitch m'a dit un tas de compliments et de bêtises, mais je l'aime assez, il n'est pas antipathique. Je suis allée avec Yourkoff et Paul chez les Sapogenikoff. Je ne puis être chez eux à mon aise, ils sont trop hardis et encore ça n'est pas ça, ils ne sont pas aimables, non pas ça, ils sont trop tirés, non, non. Ils, les filles sont libres et non seulement ça, mais brusques et libres, intimes avec les garçons. Ils ne me plaisent pas, en un mot. Je suis gênée, sur des épingles, chez eux.
A dîner, maman est arrivée un peu plus tard. Mme Beketoff était à dîner, c'est une charmante femme, très sympathique, gaie, aimable. Après dîner, quand maman a dit qu'elle voulait partir, je lui disais qu'il n'y a plus le temps car à dîner on dit que Mme Beketoff, M. Yourkoff, Cima et Alexis iront à cheval et M. York a proposé de me procurer une amazone chez Mme Kabniline, et un cheval. J'avais grande envie de rester. Mme Beketoff priait aussi que nous restions. Elle est très gaie et aime les choses un peu folles. Nous sommes restés. M. Yourkoff m'a apporté l'amazone, je me suis arrangée pour le mieux. En attendant le col et les manchettes je restais moitié déshabillée dans la chambre à coucher. Je brûlais d'impatience d'autant plus que I longed to go away. Enfin j'étais prête. Nous partîmes.
Voilà où encore je vois la Bonté divine pour moi. Quand nous avons passé quelque distance au pas, Mme Beketoff a dit de trotter (c'est elle et M. Yourkoff qui nous dirigeaient). Mon cœur a battu car j'avais honte de ne pas savoir trotter à l'anglaise, je me suis dit que je vais prier Dieu de m'aider, mais je n'osais pas. Il n'aurait pas rempli cette prière tout d'un coup. Mais malgré que je n'ai pas prié avec des paroles, tout mon être priait. On s'est mis à trotter et dans quelques minutes j'ai attrapé le trot anglais et allais assez bien. Je ne m'attendais pas que Dieu ferait cela ! J'étais stupéfaite. Je ne voulais pas croire que c'est la réalité, cela me semblait une fantaisie de mon imagination. Mais tout le temps après je trottais pas mal, j'ai attrapé le mouvement. Grâce au ciel ! Ça paraît ridicule à d'autres mais pour moi, tout se fait par Sa volonté et je ne suis pas ashamed de Le demander pour la moindre des choses.
Nous allions ensemble, cinq personnes derrière nous, la voiture avec maman, Marie, Olga, une demoiselle suisse et le petit Kanchine. La route était au commencement toute au soleil qui me brûlait horriblement, puis nous entrâmes dans une espèce
de forêt où nous suivions des allées ombragées, vertes, belles. On a galopé, trotté et allé au pas, j'allais tantôt avec Alexis, avec Cima, avec tout le monde un peu. Mme Beketoff restant à côté de moi, causait très gentiment. Elle me demandait si les personnes qu'elle connaissait à Nice y sont encore, le nom de celui-ci, de celui-là, des promenades à cheval, des connaisances communes. Je lui ai dit que je voudrais acheter tous les chevaux pour qu'on ne les fasse pas tant travailler.
— Quelle imagination vaste ! me dit-elle.
— Oh ! oui, je descends au fond de la mer et je monte aux nuages quand je m'y mets.
— Ça n'est pas bien, il ne faut pas lâcher la bride de l'imagination.
Nous avons continué sur ce ton pour quelque temps. Sa conversation est piquante, animée. J'en suis presque charmée. Après un galop enragé, mes cheveux tombèrent, elle tint mon chapeau jusqu'à ce que je les arrangeai. La promenade était charmante, je suis très satisfaite d'être restée. Mais il arrive des choses si drôles, au moment de partir, me voilà au milieu d'une partie à cheval, l'amazone, le cheval, tout paraît comme par enchantement. Ma robe etc., était restée chez les Sapogenikoff. Je me suis habillée et nous descendîmes au salon. Marie Sapogenikoff est venue et dit :
— Will you speak English with me a little bit ?
With pleasure, lui dis-je.
Et nous avons parlé pendant quelques minutes. Puis elle s'adresse à maman et d'un ton protecteur et supérieur, dit que je ne parle pas mal mais qu'il me manque ça et ça. C'est une petite chienne qui prend trop sur soi, qui saute en avant, qui est hardie et importune. Elle m'a fâchée encore le matin en disant que je délaisse maman.
Je lui répondis que maman reste aujourd'hui, pas parce que je la délaisse et que ceux qui dirigent leur mère montrent un air soumis mais ceux qui sont seulement en bonne relation avec leur mère, peuvent lui demander et elle le fera sans être commandée. Je l'ai remise en place, elle était un peu confuse, la frétillonne I.
Cima hier me faisait presque la cour, aujourd'hui à cheval non, car il a pensé pourquoi fâcher Marie. Moi, je suis ici pour un jour et elle reste et il demeure chez eux, c'est un garçon pratique.
Paul n'était pas avec nous; il a l'air confus, timide, il ne
sait pas se conduire fièrement et il le faudrait surtout chez les Sapogenikoff. Oh ! mon Dieu fais qu'il soit un bon garçon ! Combien il me fait de la peine, que je voudrais le voir respecté, apprenant bien, recherché. Que je voudrais qu'il devienne un homme honnête et bon. Je ne veux pas croire qu'il est mauvais. On ment. Il fait des folies, c'est tout. Tu aideras mon Dieu à ce qu'il devienne bon, il le sera si Tu veux.
Abramovitch et Tormosoff étaient chez nous.
Enfin de mon voyage à Genève je suis contente. Surtout de l'excursion à cheval, elle était longue, trois heures et quelque chose. Et de Mme Beketoff voilà une sacrée bonne femme, elle monte si bien. Elle s'amuse toute sa vie, la bienheureuse. Demain nous partons, Paul reste pour subir ses examens et puis vient à Nice, il restera à la maison pour se préparer pour l'université. Que Dieu lui vienne en aide !
Une journée si extraordinaire que celle d'aujourd'hui et je ne sais plus quoi écrire. Quand on a trop à faire on ne fait rien. Je croyais que j'aurais énormément à décrire et me voilà à sec. Je voudrais que l'hiver vienne pour le voir et, si Dieu veut, le connaître, Dieu fait tant de choses pour moi, ne suis-je pas en droit d'espérer anche questo. De la plus petite chose jusqu'à la plus grande, je demande tout à Dieu. Lui seul est assez grand pour voir tous les petits intérêts de ses enfants, pour comprendre les moindres désirs. A Lui seul j'ose demander. Lui seul peut m'accorder ce que je demande. Lui seul est bon pour nous.