Deník Marie Bashkirtseff

Beau temps. A la promenade, nous avons renvoyé Dominique, nous voulons lui payer moins que dans la saison, et l'affaire n'est pas encore terminée. A la musique (robe neuve et chapeau, charmante) beaucoup de monde pour ce qu'il y a à Nice, à pied, puis nous prîmes, moi et Mlle Collignon un fiacre à deux places et un cheval et nous restâmes à la musique. Je prie Mlle Collignon de faire un tour, elle ne veut pas, puis dans quelques minutes, elle dit tout à coup:
— Allons par le quai, allons, vite, vite, un franc de pourboire.
Je lui demandais sans cesse ce que c'est, elle ne répond pas, regarde en avant, et paraît [Rayé: terriblement] très agitée. Quand nous étions sur le quai j'aperçus un fiacre comme le nôtre, un monsieur et une dame dedans. Je dois l'avouer que je croyais un instant que c'est Boreel marié et qu'elle voulait me le montrer, ne sachant pas que cela m'est indifférent. Mais arrivées plus près, non, c'est un monsieur très maigre. C'était le monsieur qu'elle aime, il y a longtemps que nous savions qu'il existe vaguement; elle n'aimait pas en parler. Nous la taquinions. Mais maintenant il est ici avec une femme ! Elle était encore calme selon moi, sa figure était assez calme mais toute l'agitation s'est portée aux yeux. Je m'étonne de son calme. Je le lui disais. Elle me dit:
— Je ne le suis pas cependant.
Elle prononçait des paroles entrecoupées d'exclamations d'étonnement. Elle paraissait calme car quand des choses si extraordinaires arrivent, on est comme frappé et l'on est moins démonstratif que pour les petites choses. Nous rentrâmes, en allant je lui demandais toutes sortes de choses à ce sujet, elle semblait ne pas m'écouter, mais répondait parfois; elle a dit quand nous le vîmes. "Oh ! je voudrais les suivre." Je lui ai offert de rentrer seule et de la laisser mais elle n'a pas voulu. En rentrant, elle me pria de n'en rien dire mais je ne savais si elle le disait sérieusement.
[Dans la marge: Une enfant de treize ans !] [écriture de sa mère ?]
Je suis rentrée toute rouge en riant. On me demande :
— Quoi ?
Je dis:
— Rien.
Alors maman se fâche et dit que peut être j'ai fait quelque bêtise qu'elle ne me laissera plus aller avec Mlle Collignon, qu'elle n'a pas de confiance, que ma réputation etc. J'étais obligée de dire bien que je pensais (si c'était déjà si nécessaire) le lui dire à elle seule mais étourdie que je suis ! je l'ai dit devant tout le monde.
A dîner, Walitsky lui en parla, voulant la faire rire. Mais elle pleura et rentra dans sa chambre. Si c'était moi, en le voyant j'aurais rougi, elle non. C'est que je crois c'est trop fort. Pourquoi, ai-je raconté, s'il l'a abandonnée, si, avant..... ah ! pauvre, je la plains !
Elle est sortie maintenant je ne sais où. Ils sont au Grand Hôtel.
On parle beaucoup aujourd'hui de Gritsia Miloradovitch.
Maman a dans l'idée mon mariage avec lui. Je vois cela. Je ne le connais pas, et j'aime un autre; à déjeuner, quand on disait où aller en été Mlle Collignon dit: "Dans les montagnes de l'Ecosse", en me regardant.
J'ai rougi comme une folle en me détournant, les enfants d'Anitchkoff entrent en ce moment, croyant m'en débarrasser, je souffle la bougie, mais elles me découvrent. Alors leur promettant de venir, je les renvoie chez Dina et voyant la lumière chez Mlle Collignon, je vais allumer la bougie. Elle est rentrée, écrit des lettres, les yeux épleurés [sic]. Je n'y comprends rien, je n'ose pas demander. Je ne sais si c'est avec intention.
Markevitch parle de Miloradovitch qu'elle rend amoureux de moi à distance. Je n'en ai pas besoin. Cela plaît à maman, c'est son désir. Je prévois les désagréments que j'aurai pour cela, elle voudra, moi non. Elle ne voit rien de meilleur, moi je vois mon duc que j'aime et qui vaut mieux que l'autre.
C'est une folie, mais Dieu est si grand ! Il est de sang royal, moi ! moi je suis seulement noble. Mais encore une fois, Dieu est si grand, si bon ! que j'ose espérer.