Deník Marie Bashkirtseff

Beau temps. J'ai pris deux heures de leçon de piano. Dina a mal à la tête.
Je ne sais pourquoi, à la leçon, à mon esprit s'est présenté le duc de Hamilton commandant dans son yacht s'occupant de tout, payant aux hommes qui sont à bord et prenant soin de tout. Il s'est présenté, jeune, beau, riche, libre, noble, quel homme heureux ! Ayant des revenus énormes, il les distribue avec sagesse, ce que je crois il ne fait pas, mais je ne sais pourquoi toutes ces pensées passèrent dans mon imagination. Il m'a paru si beau, si noble, si agréable que je me suis étonnée comment j'ai pu un moment le comparer à Boreel. Je l'aime tellement ! et cela me fait encore plus sentir son absence. C'est affreux !
Rester ici et avoir pour toute consolation [Rayé : le droit] la pensée que peut-être il reviendra l'hiver prochain ! Je me le figure comme mort et que rien ne peut le rapprocher de moi. Quelle horrible pensée ! j'ai des larmes aux yeux et dans le cœur encore plus; je pleure. Si je ne l'aimais pas, je pourrais me consoler.
Il me convenait comme mari sous tous les rapports. Et il n'est plus, mais si encore je ne l'aimais pas; qu'est-ce que ça fait qu'il me convenait comme position et argent, je pourrais toujours en trouver un autre, mais je l'aime et c'est ce qui me fait souffrir. Savoir qu'une autre femme est près de lui ! Ah ! mon Dieu !
Cela me fait souffrir. Et ôtez-moi cette souffrance et je serai encore mille fois plus malheureuse, ce mal fait mon bonheur, ôtez-le-moi et je serai malheureuse. Je ne vis que de cela. Toutes mes pensées, tous mes désirs, tout est concentré là.
Le duc de Hamilton c'est mon tout. Boreel me plaisait, il me plaît encore, mais c'est autre chose. Hamilton, oh ! si tu savais combien je t'aime ! c'est une phrase bien ancienne et passée de mode. Puisqu'on n'aime plus les femmes ainsi que les hommes pour de l'argent. Les hommes aiment les femmes quand elles sont à la mode et pour leur entourage. Il me semble que ce n'est que moi qui puisse aimer. L'amour pour Boreel est un amour venu de lui-même, naturel, sans que je m'en aperçoive. Je ne sais même pas quand j'ai senti pour la première fois [Rayé: que je l'aime] cette banalité.
On n'a pas parlé de lui, on ignorait son existence et tout à coup il me plaît, il m'a donné dans l'œil. Ce n'est pas une chose dont je puisse me rappeler. Ce n'est pas que je puisse dire: tel et tel jour j'ai vu un jeune homme qui m'a plu. Je ne puis me rendre compte quand je l'ai remarqué. [Rayé: C'est un roman véritable] Je ne puis même pas décrire ce sentiment. Je ne puis trouver d'expression, je dirais seulement: je ne sais quand, je ne sais comment cet amour est venu, il est venu parce qu'il devait probablement venir. Je voudrais définir cela et je ne puis.
L'amour pour le duc est un amour travaillé. Quand j'ai su que le baron Finot n'était pas le baron mais qu'il était un simple Boreel, dépourvu à me yeux de tout, je me suis d'abord chagrinée, puis il m'est venu à l'idée que si je pouvais avoir le le duc ce serait encore mieux que le baron. Et je me suis occupée de cela, mais je doutais toujours, si je puis aimer Hamilton, j'admettais que je puisse être désirée par lui, mais je ne savais pas si je pouvais l'aimer, j'ai même prié Dieu pour l'aimer, mais le moment où il vint, tous mes doutes se dissipèrent. J'ai rêvé de lui la veille de son arrivée et je suis devenue amoureuse de lui en rêve. Il était si beau. Je l'ai vu en réalité et le rêve ne m'a point trompée; il était le même.
De ce moment je l'aime plus que tout au monde. Je ne pense qu'à lui. Je l'aime et c'est pour cela que je ne suis pas tranquille. J'ai peur qu'on ne le sache. Mais si on me proposait de donner ces troubles perpétuels pour le calme, je ne les donnerais pas, puisque ces peines font mon bonheur. Je ne puis vivre sans cela.
Mon Dieu, donne-moi le duc de Hamilton !
Beaucoup de monde à la promenade (robe bleue). A pied en sortant nous nous arrêtâmes pour parler aux Swiss Times qui étaient en fiacre, en leur parlant je vis de loin Boreel avec sa voiture à un cheval. Il venait vers nous, puis nous avons continué et il nous passa, je ne l'ai pas regardé. J'ai bien fait, je crois, de ne pas faire attention à lui, je veux qu'il me recherche et non moi. Puis il nous passa encore en face, il m'a regardée, puis nous prîmes la voiture et nous le vîmes encore une fois. J'étais vraiment contente de le revoir, et pourquoi il m'intéresse encore plus c'est qu'il ne court pas après moi ni fait aucun effort pour faire notre connaissance, c'est ce qui me taquine.
Si je sais par moi-même que quand on paraît indifférent on gagne davantage et on s'intéresse plus à vous, pourquoi je ne suis pas cette méthode ? Il se croit tout, il croit que je l'adore et c'est pour cela qu'il tient la tête haute; cependant quand nous l'avons passé encore une fois, il était à pied, puis nous avons tourné, il était assis sur une chaise, il m'a beaucoup regardé. Il avait l'air de s'ennuyer, il était distrait, il a une peine de cœur sans doute, il en avait l'air aujourd'hui.
Après lui avoir tant montré que je l'aime, je vais être froide, ce changement subit l'étonnera, son amour-propre sera piqué et il voudra en savoir la cause. Oh ! je voudrais me venger. Mais pour parler franchement, il ne me plaît plus du tout, il est beau sans doute mais je ne l'aime pas. [Rayé: Mon amour est parti, il est loin >] Ce soir on va chez Patton, une soirée simple.