Journal de Marie Bashkirtseff

Dimanche 18 novembre 1883 J'ai eu la coquetterie ou l'aberration de me montrer en costume de travail en plein air à Gabriel qui est venu m'informer d'une partie projetée l'autre jour. Et à cinq heures nous allons prendre du thé chez Safonoff. Ce Safonoff est gentilhomme de la Chambre et très riche, on lui donne des vices étonnants... Il a un joli hôtel artistement meublé avec de soi-disants objets d'arts et raretés et les dames chics vont chez lui. Il est très bête et toqué sur le chic aussi, je parle en conséquence, il me montre un samovar de Pierre le Grand et je lui riposte par un portrait de Catherine donné à mes ancêtres. Et à propos de Nice... Jamais rien dénigrer, c'est trop naïf, un mot en passant démolit bien mieux... Il nous a reçues sur le seuil de la porte de l'hôtel qu'un domestique en culotte rouge s'est empressé d'ouvrir à deux battants; un bouquet pour chacune de nous, du chocolat exquis, M. Ekarque et M. Essaouloff le jeune officier à la mode de Pétersbourg. C'est un homme très bien, il porte une perruque et se pique de connaître tous les souverains de l'Europe... en photographie du moins. Lui et les deux [Mot noirci: invités] nous reconduisent jusqu'à notre porte et nous dînons avec Saint-Amand et Bagnitsky que je veux initier au culte d'un jeune artiste dont vous avez peut-être entendu parler, il s'appelle Lefage ou Lepage,., non, c'est Lepage. Oui Bastien-Lepage je crois.