Journal de Marie Bashkirtseff

Lundi 19 novembre 1883 Le père Tchoumakoff nous amène sa fille, cette grande Léonie qui m'annonçait avec joie son mariage, il y a un an à peine. Le mari, un grec-turc, attaché d'ambassade dégommé, vingt-quatre ans; nommé Loghadès. Il l'emmène à Constantinople ou au lieu d'un palais elle se trouve dans une masure orientale II Coucher dans une soupente, une espèce d'armoire qui servait de chambre, pas de linge; et manger des olives, des concombres et de l'eau fraîche... Elle n'écrivait pas à sa mère par fierté mais lorsque celle-ci est arrivée pour la naissance de l'enfant... Vous vous figurez sa tête. Elle a donc emmené sa fille. Mais enfin que disait votre mari ? Il trouvait tout cela naturel, ne s'excusait même pas et passait ses journées à dormir et à fumer, avec son esclave parisienne qu'il avait eu pour rien. Cette grande dinde qui a un profil merveilleux quand elle se tait, me débagoule toutes ses misères d'un air très calme, et des lieux-communs sur la vie... Avec un air de réciter. Mais ce qui est joli c'est qu'elle a abandonné son enfant, une petite fille qui n'avait que deux semaines, du cœur je crois. Enfin... Mais ça n'existe pas pour moi, et j'ajoute malheureusement. Oh ! être bête ! Etre belle et ces gens-là ne sont pas intéressants. Quelle grande bête ! "Et avec cela, dit-elle avec finesse, il avait une imagination exaltée et un tempérament de turc et... ça fatigue beaucoup, je vous assure I! Femme charmante va ! Non, ces gens-là ne sont pas intéressants. La mère l'a mariée parce qu'elle avait vingt-trois ans et que ça l'épouvantait et qu'il la prenait sans dot. Elle s'est mariée pour se marier. Et lui l'a épousée pour avoir une femme à soi tout seul pour rien et avec l'espoir d'être entretenu par le père Tchoumakoff. Et la jeune femme abandonne son bébé. Oh ! non, ce n'est pas intéressant. C'est un carton.