Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai reve de ma mere florentine en larmes et je la consolais.
Papa est enfin parti, nous toutes et ses soeurs sommes allees le reconduire jusqu'a Monaco, nous en revenons en voiture par la nouvelle route. Il n'y avait pas de train et je ne voulais pas entrer dans la salle et voir Larderei.
Tout en voyageant Mme Helene me demande des nouvelles d'Antonelli et outree de son air malicieux je me suis mise a crier que jamais, jamais, jamais cet etre ne m'a plu. Et c'est vrai mon Dieu, c'est vrai. En revanche je raconte Larderei, cela prend plus d'une heure...
Et maintenant que cinq annees se sont passees, que ce qui pouvait etre blessant et efface par le temps... Cinq ans, cinq ans ! Eh bien je vous assure que c'est un souvenir parfume et amusant et que les fleurs, les bonbonnieres, les serenades de Naples valent bien ces quatre annees de peinture et de politique...
Et ma chere famille de Florence. Est-ce que je puis me vexer de la folie de cet homme perdu, plus qu'a moitie egare quand sa gracieuse elegante et sympathique famille etait si charmante ! Je crois bien, on serait si heureux de caser ce terrible et genant Alexandre.
Marcuard a dit que sa mere etait si heureuse en croyant qu'il faisait la cour a une jeune fille... Et tout le monde excepte cet idiot, et meme lui si j'avais ete moins une enfant.
Je ne regrette rien, rien, rien. Si je m'etais mariee ca aurait ete epouvantable.
Seulement voici le projet, aller a Jerusalem faire le tableau qui me tient la tete et revenir a Naples vers le Carnaval et pendant trois semaines s'en donner des balcons, des promenades, des guitaires... O Italie, o Naples, o fleurs ! 0 oeillades , o trous de serrures ! O Larderei, o tout !
Et j'en trouverai un autre et meme deux et peut-etre le meme et l'hotel du Louvre, prince de Prusse, Doenhoff, le cocher Charles, o Chiaja, o Opera ! O soirs parfumes, o bruits des vagues se confondant avec le son des mandolines, voix eraillees de chanteurs ambulants, melodies celestes, silence de la nuit, poesie, reve, bonheur, amour, ciel. Et loin de la Chambre des deputes, des boulevards et des peintures. O jeunesse, o vie !