Dimanche 26 mars 1882

Un homme s’est tué pas loin de la villa, dans les arbres; nous sommes allés voir comme des voyous... Du reste dans cette charmante Misé-Brun les mœurs les plus voyourestiques [sic] reignent, on va jusqu’à s’accrocher aux charrettes qui passent et Bojidar étant très bon camarade et drôle, c’est comme un retour du bon temps des trois grâces. Ô Nice. Seulement la sainte blague d’atelier s’en mêle cette fois et nous rions du matin au soir. Donc à propors de choses gaies ce pauvre homme s’est tué d’un coup de pistolet au milieu du front. Un horrible trou noir et le sang qui a coulé dans tous les sillons du visage jaune, rasé, rigide; la bouche ouverte et rien que deux dents. En attendant l’arrivé du docteur et du commissaire j’ai envoyé Bojidar cherché la palette et j’en ai fait une pochade sous ces beaux arbres, étendu dans l’herbe verte, par ce beau soleil.
Du reste à Nice tout paraît simple, une foule de gamins jouaient à côté se poussant les uns les autres vers le cadavre. Bojidar, moi et Rosalie posions devant les curieux et les hommes de police, avec des blagues parisiennes sur le compte du défunt. C’est sinistre mais ce corps étendu comme ça n’inspirait rien de plus, pourtant ce soir je ne peux pas regarder la pochade sans horreur. Un mort ne me fait pas peur mais me fait l’effet d’une chose affreusement sâle et répugnante. Un être cher devenu un ignoble morceau de chair qui va devenir saleté me ferait pleurer de rage et de honte.
Le médecin et le commissaire sont arrivés, on a fouillé cet ex-homme, rien qu’un billet ainsi conçu: j’arrive à cette fatale extêmité pour affaire de famille. Pas d’argent, une paire de chaussettes dans la poche; des chaussettes tricotées à la maison. Ce doit être un petit bourgeois. Il s’est tué avec un pauvre pistolet à bon marché. On a trouvé deux balles enveloppées dans du papier dans une des poches.
Je revenais avec ma peinture juste comme Savine et Barnola arrivaient dejeuner. Barnola amene son ami Villa qui chante admirablement. J’ai sondé Barnola pour Dina; elle n’a qu’à dire oui. Et alors... Je me sens presque coupable de l’y pousser. Barnola a quarante-trois ans, il a l’air d’une vieille coquette, il se serre les pieds, il a des rhumatismes; en outre on a dit sur lui et sa... tante des choses... comme sur Pomar et lady Caithness. Je sais bien que Dina n’a pas assez de dot pour trop exiger mais... c’est égal au moment de dire oui j’hésite comme si c’était pour moi... D’un côté je me dis qu’elle a vingt-six ans, elle n’a pas 200 mille francs; elle n’est pas d’une beauté extraordinaire, les mariages d’amour sont rares... Mais d’un autre côté cette sœur grandie avec moi, la donner froidement à ce monsieur qui... pouah !
Il y a là voyez-vous un point... naturaliste comme la mort de ce cadavre; cette belle créature trop grasse qui rit avec moi et avec qui je cause de tout, de nos aspirations communes...
Ah ! que c’est donc épouvantable de penser à un mariage sans amour et sans millions qui seraient là pour répondre à tout instant aux objections du cœur. Je me figure quelquefois que je suis mariée avec tel ou tel, et tenez quand c’est avec Gabriel Géry qui me plaît, pourtant eh bien il faut toujours que j’ajoute qu’il a hérité de cinq millions de francs de rente, sans cela je n’admets pas que je me laisse l’aimer. Il n’y a que l’autre... et encore souvent je crois nécessaire d’admettre que l’Empire sera revenu à cette époque.
Etincelle me cite dans la matinée du « Colbert » et emploie les images de ma lettre mais la grande tirade est pour la petite Troubetzkoy dont le mariage avec Pomar est raté. Les Troubetzkoy sont parties et Etincelle fait mousser la petite pour réagir contre cette histoire compliquée de potins d’après lesquels la princesse Lise aurait eu ses robes saisies.
Il paraît qu’elle a dit à Pomar que sa fille l’adore et qu’il aura son malheur sur sa conscience, et c’est Pomar qui le raconte. Voilà un vilain monsieur de raconter des choses pareilles quand même elleq seraient vraies. Dans tous les cas ce... fils de lady Caithness est bien dur voilà je ne sais combien de demoiselles qui se cassent les dents en voulant y mordre.