Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai porté à Julian un projet de tableau dont il n'est pas fou, du reste il n'a fait que me parler de ma santé. Pendant deux heures et sans ménagement aucun, il paraît que c'est grave... Il le faut bien croire puisque deux mois de traitement n'ont amené aucune amélioration. Je le sais moi-même que c'est grave, que je vais mal, que je m'étiole... Tout en ne croyant pas à de si horribles choses ... Breslau a eu sa mention, elle a des commandes. Mme Cartright qui la protège beaucoup et chez laquelle elle a connu les principaux artistes lui a commandé son portrait pour le salon prochain...
Elle a déjà vendu trois ou quatre choses. Enfin la voilà lancée. Et moi ?
Et moi je suis poitrinaire. Julian tâche de m'épouvanter pour me forcer à me soigner... Je me soignerais si j'avais confiance ! C'est lugubre à mon âge ! Il a bien raison Julian, d'ici un an je verrai comme je serai changée, c'est-à-dire qu'il n'en restera plus rien. J'ai été voir Collignon aujoud'hui... elle va mourir bientôt, en voilà une qui est changée. Rosalie m'avait prévenue mais j'en suis restée saisie... La mort elle-même. Et puis, dans la chambre une odeur de bouillon très fort que l'on donne aux malades... C'est horrible. J'ai cette odeur encore dans les narines. La pauvre Collignon je lui ai porté de la soie blanche et molle pour une robe et un fichu qui me plaisait tant que j'ai hésité cinq minutes et me suis décidée à cet immense sacrifice pour la mauvaise pensée que cela me sera remboursé par le ciel. Ces calculs enlèvent tout mérite. Me voyez-vous faible, décharnée, pâle ?
Mourante, morte ? N'est-ce pas une chose atroce que... cela se passe ainsi... Mais au moins en mourant jeune comme cela on inspire de la pitié à tout le monde. Je suis moi-même attendrie en pensant à ma fin... Non cela ne paraît pas possible. Nice, seize ans, les trois grâces, Audiffer, Rome, les folies de Naples, Cassagnac, la peinture, l'ambition, les espérances inouïes et pour finir dans un cercueil sans avoir rien eu, pas même l'amour ! Je l'avais bien dit, on ne peut pas vivre quand on est comme moi et que les circonstances sont comme... celles qui ont formé ma vie. Vivre ce serait trop avoir.
Pourtant on voit des fortunes plus folles et plus fabuleuses que celle que j'ai rêvée.
Ah ! quelque chagrin que l'on éprouve, il renferme une jouissance. J'avais bien raison, il n'y a d'atroce que les douleurs d'amour-propre, celles-là ne renferment rien et sont pires que la mort. Mais tout le reste ! Ah ! Dieu, morts, désespoirs d'amours, absences ! Mais c'est la vie quand même. Me voilà sur le point de pleurer je crois presque que je vais mourir, je sais pour sûre que je suis affaiblie, infirme, eh bien je ne me plains pas de cela. Mais mes ennuis... et puis Breslau à présent, mais Breslau c'est un accablement de plus. Partout repoussée avec perte, battue.
Eh bien la mort alors ! et allons lire "La dame aux camélias" en rêvant que je joue ce rôle avec un talent tel que Sarah Bernhard devient laveuse de parquet.