Journal de Marie Bashkirtseff

Jamais Patti n'a chanté avec plus d'entrain qu'hier, sa voix avait une largeur, une fraîcheur, un éclat !
Le Boléro des Vêpres Siciliennes a été bissé. Mon Dieu comme j'avais une belle voix ! Et souple sans avoir pris de leçons; je vocalisais, je faisais des trilles... et une étendue ! Et puis elle était puissante, dramatique, empoignante, les notes basses et puis le passage... ça faisait froid dans le dos.
Et maintenant plus rien, pas même de quoi parler !
Est-ce que je ne guérirai pas. Je suis jeune encore, je pourrai peut-être...
La Patti n'émeut pas, mais elle peut faire pleurer d'étonnement, c'est un véritable feu d'artifice.
Hier j'ai été positivement saisie à un moment ou elle a lancé un jet de notes mais pures, mais hautes, mais d'une délicatesse !...
Bojidar m'aide à ranger toute ma correspondance par lettres alphabéthique car je garde le moindre billet. Nous passons la soirée ensemble, Dina, moi, Alexis et Bojidar. Les dames étaient occupées avec M. de Saint Aignan qui veut acheter la villa.
Surprise ! M. Bashkirsseff est arrivé. On est venu me chercher à l'atelier et je le trouve dans la salle à manger avec maman qui lui fait mille tendresse. Dina et Saint Amand ravis du spectacle de ce bonheur conjugal. Nous sortons ensemble M. Mme et bébé, dans des magasins pour Monsieur puis au Bois et un instant chez les Karageorgevitch.
Il vient sans doute chercher maman, mais je ne sais encore rien, nous sommes encore trop en l'air.