Journal de Marie Bashkirtseff

Poisson d'avril à part, je suis reçue. Julian est venu le dire lui-même hier après minuit en sortant de chez Lefèbvre. C'est Oelsnitz qu'il a vue.
Nous avons pris du punch à l'atelier. Bojidar sans que je le lui demande s'est informé chez Fidière (un jeune d'homme d'en bas) et assure que j'ai le numéro 2. Ceci me paraît excessif.
Notre premier samedi, la Bailleul, les Tchoumakoff, les Gavini, Odette (Randouin I), Lagnadès-Effendi (ambassade turque).
La Bailleul amène Mme de la Lande, son amie, qui va donner un bal costumé et qui compte sur mon costume célébré par le "Sport". Saint Amand qui vient aux Italiens avec nous ce soir. Mme de Peyronney (vicomtesse de Létarière) devait venir avec nous mais elle est souffrante.!! - C'est égal dit Saint Amand la politesse est faite, elle viendra vous voir et nous ferons un "Carnet d'un mondain", du reste quand Agathe entreprend quelque chose, vous verrez. Je veux qu'au printemps vous soyez la jeune fille la plus à la mode de Paris, la plus regardée. Il nous faut un succès, un vrai. Le "Sport" a commencé, vous verrez comme ça ira. Je suis en robe de gaze arabe avec un fichu de tulle très vaporeux.
Saint Amand et Gavini viennent me dire combien ont demandé qui est cette ravissante etc. etc.
Je croyais avoir gardé le feuilleton des cocodettes où il est question du baron de Saint Agathe, cela vous expliquerait le caractère du personnage, il y est très gentillement et véridiquement raconté, comment sa flamme toute... platonique n'est pas de celles qui brûlent, qu'il ne cherche même pas à allumer d'incendie et qu'il se donne corps et âme à son idéal du jour. Sitôt qu'il se montre dans quelque monde que ce soit une personnalité qui permet de faire quelque bruit dans le monde, il s'en empare, il la célèbre, il lui dresse des autels partout, il n'a que son éloge à la bouche. Et que du reste une fois la réputation faite, l'idole installée, entourée, casée, acceptée du public il se retire et passe à un autre culte. Seulement ce sera difficile pour moi; une américiane présentée par son ministre mais ce serait la moindre des choses ou bien une actrice, une chanteuse, une danseuse. Mais moi je suis une jeune fille du monde et je n'ai ni mon ambassade, ni aucun appui dans la colonie russe, au contraire. Lundi dernier encore (les Appletcheieff sans doute) on a dit des bêtises de nous chez la Reine et un des chambellans a demandé ce que nous étions à Gavini qui a été obligé de le rassurer. Et moi qui ai fait la discrète sur le compte de Mme Appletcheieff si j'avais dit quelque chose, ce qu'elle aurait dit ensuite serait considérablement affaibli ! Mais je me disais, je me tairai et le ciel m'en récompensera... peut-être le fera-t-il plus tard, mais sur l'heure il a délié la langue de la sale russe. Bien.
Donc Saint Amand aura d'autant plus à faire que les jalousies éveillées n'auront que l'embarras du choix pour me blackbouler.
Mais pensons à Edmond le sorcier, et répétons après lui: Je viendrai à bout de tout.
Il y a quatre jours Gabriel a eu tout le côté très meurtri par une voiture qui l'a accroché pendant qu'il payait son cocher. Le voilà au lit et nous nous verrons pas dix jours au moins.