Journal de Marie Bashkirtseff

Je suis retenue jusqu'à neuf heures par le père qui prie que je n'aille pas travailler mais mon torse m'intéresse trop et je ne revois l'auguste famille qu'à dîner, après quoi, ils s'en vont au théâtre et je reste seule. Mon père ne comprend pas du tout qu'on puisse être artiste et que cela puisse rapporter de la gloire. Je crois par moment qu'il fait exprès d'avoir de pareilles idées.
Suivez la dernière polémique entre Cassagnac et Mitchell, ça a commencé je crois mardi et fini hier. Des poignées d'insultes et de gros mots.
Girardin a dit que "c'est la déconsidération de l'injure".
Et Cassagnac pour comble qui chante ses propres vertus entre deux lignes de saletés contre M. Mitchell. Est-ce moi qui vois mal ou bien est-ce en réalité répugnant ? Mais alors où sont les héros, où sont les purs, où sont les vrais ??
Ce n'est toujours [pas] Boulevard Malesherbes 151. Ce qui ne m'empêche pas d'adorer ce monsieur. Est-ce sale ! Et la fille Acard et la mère Couvelet et l'enfant ? Et la dégringolade impériale ? Et les contradictions, les faiblesses, les palinodies du "Pays"? Ça n'empèche donc pas l'Amour ?? Paraît que non. Mais alors de quoi est-il fait ce sentiment ? Pourquoi est-il le seul homme à qui je pourrais tout dire, avec qui je me représente heureuse partout, que je retrouve toujours dans quelque situation que je me figure en rêves. [Mots noircis: Il est le but] suprême ? Est-ce que Audiffret ne l'a pas été pendant quelques mois ? Oui, dans l'enfance et par vanité. Et puis Antonelli ? Rien. Et Larderei une folie passagère et avilissante, produite par les chagrins et j'ai été comme folle tout cet hiver après l'article du "Figaro" sur le panier blanc, Larderei c'était un caprice maladif et ses trois cent mille francs de rente en vue.
Mais du reste ces petits freluquets et Alexis et Soutzo et Gabriel mais j'en aurais fait... des choses immenses il y a trois ans et même maintenant si j'avais le temps. Je m'invente quelquefois des histoires, et avec Gabriel et avec d'autres mais même en rêve ce n'est pas ça... il n'y a que l'autre et pour lui-même. Mais que reste t-il de lui même.
Son physique ? Seulement ??
Pourquoi alors ce sentiment fraternel ou filial, ces rêves d'adorables causeries, de douce amitié. Cette confiance... folle, illimitée, ce désir de tout lui confier; qu'il me soit ce que personne au monde ne m'a été, l'ami, le confident, l'autre moi-même. On a des amies de pension comme cela dans les romans. Moi je n'en ai jamais eu et n'en souhaite pas, étant certaine que toutes ces amitiés ne tiennent pas devant les jalousies mondaines ou d'autres considérations.
Eh bien ce n'est pas son physique, alors quoi ? Je trouve le moral de l'homme public poseur et faux. Et l'homme privé ? Je l'ai souvent suspecté de toute espèce d'ignominies et je ne le crois encore pas propre malgré cet indomptable aplomb qui le fait quand même et toujours retomber sur ses pattes dans la pose chevaleresque bien connue. Comment le jugeant ainsi puis-je y penser ? Il y en a qui aiment des horreurs mais ceux-là les voient en anges. Mais moi, je ne suis pas aveugle ? Je juge peut-être trop sévèrement même... Mais alors ???
Attendons pour juger... il se trouvera peut-être quelque homme pour lequel j'aurai de l'Amour et alors je verrai que pour celui-ci ça n'a été qu'un... mirage.
En attendant je n'ai que lui dans le cœur ou dans la tête.
Mais... mais je n'en finirais pas, c'est inexplicable. Je ne me croyais pas capable de telles bassesses ! Je puis alors me monter la tête pour n'importe qui ? Pour un saltimbanque ? mais c'est très dangereux, moi qui raisonnais ! Et je raisonne encore mais ça ne sert à rien. Ne suis-je pas folle d'avilir ainsi cet homme qui en vaut bien un autre et qui en outre a une sorte de gloire et de talent ?
Nous sommes allés voir "Divorçons", c'est ravissant.