Journal de Marie Bashkirtseff

Tony a été très gentil, des conseils, des exhortations, des encouragements; mon portrait n'est pas mal du tout, les cheveux sont bien. Enfin !
J'ai vingt-et-un ans et je me suis trouvée ce matin un cheveu blanc et je suis blonde .
Madame Boyd invite Mme Bashkirtseff à une matinée pour aujourd’hui. Ayant reçu cette carte j’écris à Berthe pour demander ce qu’il y aura et pourquoi une invitation à maman tandis que (une ligne et demie cancellée) je suis seule avec ma tante. Berthe me répond que sa mère croyait maman de retour et m’invitait avec elle, mais n’avait pas invitée ma tante ne la connaissant pas. D’abord cela n’est pas vrai, elles ont fait connaissance il y a deux ans, elles ne se sont pas revues, mais se connaissent et ensuite cela ne signifie rien puisqu’on a invité beaucoup de personnes que Berthe seule connaissait.
Dans ces conditions là, je ne veux pas y aller mais Mme Gavini arrive et se fâche parce que je lui ai faire faire toilette en vain. Ennuyée, tourmentée, mécontente, vexée, pitoyable, j’ y vais. Voyez-vous ce sont de ces choses qui vous rapetissent. On m’a reçue comme d’habitude, lord Paget, le gendre de Mme Boyd qui a hérité depuis peu d'un titre de marquis d'Anglesey et de plusieurs millions de rente se tient dans le premier salon auprès de sa nouvelle femme (le mariage a eu lieu à trois heures à l’ambassade ). La très belle Mme Woodhouse, une assistance nombreuse et très belle. Mme Woodhouse est de la haute société de Londres. Madame Gavini trouve des connaissances et me dit qu’il faut que cela soit grand pour que Mme de Rothschild (Adolphe) se dérange, et viennent. En fait de connaissance les Martelet, Fargman, je ne me rappelle plus.
Je ne suis pas contente d'être allée, c’est à cause de la Gavini... Qui m’embête. Les loges et les petits cadeaux... amitié de caprice, de fantaisie, j’ai assez de cela. Cette amitié me pèse... d’autant plus que cette dame ne parait vraiment pas assez sûr et elle ne m’a pas été utile pour le monde de Paris. Elle m’emmène à l’Opéra en grande loge, nous l’emmenons au Bois. Elle présente ses habitués, d’anciens préfets, ou d’autres bonapartistes dégommés ou des jeunes gens comme Multedo... encore en fait d’hommes cela va... pas trop mais citez moi un salon dont elle m’ait ouvert les portes. Aucun. C'est la baronne de Poilly qui est une bonne amie, elle a fait tout au monde pour Mme de Bernardaki et si elle n’a pas réussi, c’est que la Benardaky est vraiment trop belle. Et les Audiffret, c’est encore à Mme de Poilly qu’elles doivent presque tout et Mme de Poilly est posée, est très riche et le fait par bonté. Ces Audiffret me feront toujours bouillir.
Le soir au Cirque, cela m'embête, ce n’est pas ennui, c ‘est embête qu’il faut dire avec Saint Amand et la Cerny. Toutes ces cocottes. C’est sale. Mais cela amuse ma tante, la pauvre femme n'a déjà pas été trop heureuse pour que je la prive de ces rares et archi-enfantins plaisirs comme le Cirque ou le Bois. L'autre jour, j’ai voulu rentrer de bonne heure et elle aurait voulu se promener encore, j’ai insisté mais après cela m’a fait de la peine.
Saint Amand nous reconduit, entre avec nous et fait le cheval, le clown, le gymnaste, récite, chante et ahurit Coco qui aboie à chacun de ses mouvements brusques .
Les Gavini à la sortie du Cirque.