Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai fait du modelage le matin.
Madame Engelhardt à déjeuner après quoi chez les Gavini. Madame critique mon chapeau. Elle a peut-être autant assez de moi, que moi assez d'elle.
La Pernety, les Daveau, Nervo, etc... Je suis aussi bas que possible, mais il faut avoir l'air gai, et cette misère rentrée me rend vieille et bête. Je ne sais plus rien dire, ris par force, écoute, dis des banalités et voudrais pleurer.
Chez Mme de Brimond où nous allons après, c’est la même chose; je me sens vieille, flétrie .
Misère de misère !
En dehors de mon art, que j'ai commencé par fantaisie et ambition, que j'ai continué par vanité et que j’adore maintenant, en dehors de cette passion, car c’est une passion, je n’ai rien ou la plus atroce des existences ! Ah ! misère de misère. Il y a pourtant des gens heureux sur la terre. Heureux, c’est trop, une existence supportable me suffirait, avec ce que j’ai, ce serait le bonheur. Je ne suis pas gâtée. Des larmes et un cheveu blanc.
Madame de Quincy est venue nous présenter Gaillard comme son futur mari. Ils sont gentils et heureux.
Je sortais de lire "Seraphita" de Balzac quand on m'apporte cette lettre de Soutzo. Je la relie deux fois, à la seconde fois, elle me paraît moins bien, mais elle n'est pas mal tout de même. Et après en avoir relu une moitié pour la troisième fois, j'ai envie de lui écrire ceci, mais j'attendrai demain. J'ai relu la lettre, qui n’est pas bien, si on l’épluchait l,[Rayé : aimer à petit feu] Un amour qui n’a aucun épanchement vrai, et s'il perd la tête ce n'est pas d'aimer, c'est de ne pas être aimé comme La Palice.
Pourtant c'est une réponse à mon manuel stupide.