Journal de Marie Bashkirtseff

J’ai travaillé toute la journée. Mon modèle est si gracieux et si joli que je remettais de jour en jour de commencer à peindre, la préparation était bonne, je craignais de gâter. Une vraie émotion pour commencer mais il paraît que cela va très bien.
Et le soir Soutzo. J'attribue à l'amour sa mauvaise mine mais il y a encore autre chose. Il a donné des garanties pour un mineur, ce mineur est un affreux sujet et sa famille l'accuse de l'avoir débauché. Il en appelle à moi , quand aurait-il eu le temps de s'occuper de cela puisqu'il est toujours fourré ici. Il me dit cela en conversation particulière et ayant pris ma parole d'honneur que je lui garderais le secret. Il dépose l'argent chez un banquier pour parer à ses engagements, pour le mineur en question qui lui avait juré qu'il était majeur.
Bref, je crois qu'il craint que cette affaire ne m'arrive par d'autres et m'en prévient. Et puis cet incendie. En somme il va partir pour Bucarest ou pour Lille comme administrateur de la banque de son beau-frère. Mais plus probablement pour Bucarest. Je ne le crois pas capable de vilenies, pourtant il s'est fourré là dans de vilaines affaires. Mais aussi et surtout le mariage. Ah ! il y tient. Moi, je souris, le traite de présomptueux, de téméraire et lui explique que je suis sans dot puisque ma dot passera en menus besoins de femme et qu'il faudra me loger, me nourrir, me promener.
Bref étant mariée je serai une femme entretenue.
Il n'a pas ri étant fort loin du sens que je donnais au mot, mais très sérieux. Il n'a peur que de mon père, il s'est fait une certaine idée de lui... mais vous verrez la façon ingénieuse dont il compte en triompher. Tomber un beau matin de Paris à Poltava et lui dire brusquement: Monsieur, je viens vous demander votre fille en mariage.- Mais là-dessus lui présenter une lettre de créance de moi.
- Ça vous ne l’aurez jamais.
Il m’aime, il m’adore, il ne pense qu’à cela...
Je trouve que vous avez là une idée extraordinaire.
De vous épouser ?
Mais oui.
Quand on aime une femme est-ce qu’on ne pense pas à l’épouser, Mademoiselle ?
Mais si, espèce d'imbécile que vous êtes, seulement je trouve qu'il faut avoir un toupet énorme pour oser me demander en mariage. J'ai de moi des idées follement grandioses et personne n'est assez grand pour moi...
Oui, mais devais-je me taire ? Ne m’avez-vous pas dit vous- même qu’il faut dire ces choses-là quand cela ne serait que pour sa satisfaction personnelle.
Quand on aime comme je vous aime on doit le dire pour avoir l’âme tranquille...
Alors vous avez l’âme tranquille ?
Vous vous moquez de moi !
Vous êtes ennuyeux...
Il ne m'avait pas dit d'abord qu'il partait, mais avait l’air si malheureux que je le questionnai, c’est alors qu’il m’avoua qu’il devait partir, après m’avoir suppliée de lui donner quelque chose de moi pour souvenir.
Voyons, mon pauvre diable vous vous en allez, vous filez de Paris, sans cela pourquoi ce souvenir ?
Oui, il part, il a l’air si malheureux, si triste que je me laisse baiser les mains.
Vous comprenez, dis-je, vous me faites de la peine, je suis une sœur pour vous, comprenez-vous ?
Il mit la tête sur mon épaule et je le laissai ainsi et même je lui passai la main sur la joue; ce pauvre enfant a l’air trop malheureux vraiment. Pauvre vieux va.
Oh ! je suis bien ainsi, je suis bien. Je vous aime, je vous adore. Oui, vous êtes bonne, maternelle; oh ! je suis bien.
Je vous crois.
Ce pauvre diable qui part, quand on part, il semble... que bien des choses soient permises. Cette tête sur mon épaule, ses serrements de mains. Moi je reste , froide, souriante, maternelle. Dans un accès de lyrisme, de tendresse, de chagrin il est allé jusqu'à baiser l'alpaga de mon vêtement à l'endroit de l'épaule. Pauvre diable, il m'a fait un peu de peine tout de même.
Vous avez du chagrin, dis-je, dites-moi tout.
Il était jeté à genoux, le visage caché contre moi, dans une pose si désespérée et si jeune que je lui entourai le cou de mon bras gauche, tout en restant raide mais pas moqueuse.
Seulement je lui ai demandé, mais avant cela:
Avez-vous 300.000 francs de rente ? Non ? Eh bien fichez le camp alors.
Alors vous dites non ?!
Vous m’ennuyez, je ne veux entendre parler de rien, je ne vous aime pas et ne veux pas me marier.
Eh bien...
Mais dans six mois je changerai peut-être, je n’en sais rien. Mais si ça ne vous va pas, allez-vous en, je ne vous demande rien et ne vous retiens pas.
Attendre six mois n’est rien, mais au bout de ces six mois j’exigerai.
Plaît-il ?
Convenez que j’aurai le droit d’avoir une réponse positive.
Vous l’aurez et si c’est non ?
Je m’en irai à l’étranger, loin de vous.
Vous promettez tout cela et vous ne vous en allez pas.
Je crois qu'il n'est pas enchanté de partir... le Mont-Dore, Biarritz, tout s'envole... Il m'a baisé cent fois les mains en me suppliant de penser à lui. Vous penserez quelquefois à moi, dites, oh ! je vous en prie, vous penserez à moi ?
Quand j’aurai le temps.
Mais il l’a tant demandé qu’il me fallut dire un petit oui très léger. Ah les adieux sont tragiques, de mon côté du moins. Moi, nous étions près de la porte du salon tous deux, et pour lui laisser de moi un souvenir noble, je lui tendis gravement ma main à baiser puis nous nous sommes serrés la main gravement.
Je suis restée un bon moment rêveuse. Il va me manquer cet enfant. Il m’écrira.
Vous savez que depuis quelques jours Paris est fou des petits cochons. Ça s'appelle des porte-veines et se fait en or, en émail, en pierreries, en tout au monde. J'en porte un en cuivre depuis deux jours... A l'atelier on prétend que c'est grâce au cochon que j'ai fait un bon morceau de peinture.
Eh bien le pauvre Casimir emporte en souvenir de moi un petit cochon, je garde le plus grand pour moi. Je lui ai conseillé d’assassiner son oncle et de fabriquer un testament en sa faveur. - Alors je vous épouserai, ou bien volez votre beau-frère.
Il pleut, je me suis mise à la fenêtre un instant. La maison va être bien vide le soir sans cet enfant. J’y étais habituée.
Pauvre cher, maintenant qu’il est parti, je le plains. Je vais m’ennuyer encore plus les soirées... Je ferai de la sculpture... Pauvre cher, cela me fait quelque chose qu’il soit parti. Un vide qui se comblera vite.
Il m’a apporté des nouvelles de Cassagnac qui a déjeuné aujourd’hui chez son beau-frère, mais ce Cassagnac est-ce que je l’aime vraiment. Le temps nous le démontrera.
Il n’a pas encore quitté Paris que je doute presque de son amour ou plutôt que je crains d’être effacée de son cœur ou oubliée.
Je reviens encore pour vous parler de cet enfant. On est enfant dans toutes les circonstances communes à tous les hommes, parce qu’on est vrai.
J'ai envie de lui donner l'Evangile de Mathieu avec cette dédicace: - Le plus beau livre qui soit au monde et qui répond à toutes les dispositions de l'âme.
Il n’est pas besoin d’être sentimental ou bigot pour y trouver du calme et des consolations.
Gardez-le comme un talisman et lisez-en une page tous les soirs en souvenir de moi, qui vous ai peut-être fait de la peine, et vous comprendrez pourquoi, c'est le plus beau livre qui soit au monde. Mais le mérite-t-il ? Et ne vaut-il pas mieux se borner au petit cochon. D'abord il ne comprendra pas saint Mathieu.