Journal de Marie Bashkirtseff

Tout l'atelier s'attendait à ce que Tony se mit à genoux devant ma peinture et il n'a pas dit grand chose de plus que d'habitude. Pourtant c'est mieux de peinture, mais il était peut- être distrait et puis je lui ai envoyé des cigarettes russes et il a craint peut-être d'être trop aimable.
Voici un entrefilet du "Gaulois" [Manque] qui m'empêchera, la réflexion aidant de donner saint Mathieu à Casimir. J'ai eu l'idée de le lui donner pour laisser de moi un souvenir suave.
Madame de Fitz James nous invite à dîner pour ce soir mais il y a cirque et c’est impossible. Moi j’aimerais mieux dîner chez cette charmante vieille femme que de sortir. Mais ma tante croirait que c’est parce que Soutzo ne nous accompagnera pas au cirque. Il faudrait remplacer Soutzo. Donc ce n’est pas lui qui me manquera mais simplement un soupirant.
Madame Gavini, Saint Amand, d'Alt, Cerny, Wodzinski. Ce dernier me demande ce qu'est devenu Soutzo. Je crois qu'il est parti. Mme de Bailleul et la Cerny restent dîner et arrive... Soutzo. Le cochon lui a porté bonheur, l'affaire du mineur est arrangée. Il a quelque chose ce pauvre enfant, il cause, il rit mais on sent une corde brisée. Moi je parle d'épouser le vieux général prince Nursky qui est à Poltava, veuf depuis deux ans. Je vais m'habiller pour le cirque et Soutzo me suit, nous nous arrêtons au salon bleu. Il a à me parler. Il a pris une résolution, il part et ne reviendra que dans six mois. Il m'expliquera cela par lettre, il y a là un plan de campagne qu'il ne peut dire mais il reviendra plus digne de moi, je lui ait reproché d'être oisif, de n'être rien, : croyez-moi je reviendrai plus propre. Je m'en vais travailler pour... mon bien et puis qui sait, vous serez peut-être décidée à me donner une réponse.
Pourquoi ne pas attendre à Paris ?
Je ne peux pas, je vous aime, c’est au dessus de mes forces, vous voir ainsi... je ne peux pas, je suis malade et cela va de mal en pis.
Sa sincérité me rend sérieuse et c'est presque sans rire que je lui dis que nous sommes trop pauvres, du reste je passe ma vie, depuis qu'il m'a demandée, à dire devant lui que je n'épouserai qu'un richard, et à raconter mes folles dépenses. Ouf - Comment ... Oui, pour avoir des sentiments pareils il faut être quelqu'un.
Alors il dit quelque chose qui m’a remuée. Nous étions chez moi, j’étais debout devant le bureau, il me prit les mains.
Pourquoi ne pas attendre à Paris, demandai-je.
Parce que je vous aime, je vous aime, je vous aime, vous ne pouvez pas comprendre - et il me serrait les mains et me regardait avec deux yeux tristes, prêts à pleurer.
Mais je n’ai pas de dot.
Qu’est-ce que ça fait, je vous aime. Je dépenserais tout.
Ecoutez, dit-il, nous pourrions nous marier, ma fortune suffira pour deux ans.
Et après ?
Et après quand il ne restera plus rien, vous prendrez le divorce et vous épouserez un millionnaire.
Ou bien vous me rendrez la liberté en vous tuant, dis-je en riant.
Ou bien cela, ce sera comme vous voudrez.
Vous me signerez le divorce d’avance ?
Oui.
Vous êtes fou !
Eh bien non, j’ai plaisanté.
Ça ne m’étonne pas, vous n’êtes pas capable d’avoir de pareils sentiments sérieusement.
Comment !...
Oui, pour avoir des sentiments pareils il faut être quelqu’un.
Ecoutez-moi, eh bien, oui, c'est sérieux, je vous rendrai votre liberté après deux ans de mariage si vous le voudrez, le divorce existe dans notre religion et il est dans vos principes, voulez-vous ?
Je répondais en souriant à ces folies. Il serait méchant d’être dure quand on vous aime et quand on est si malheureux.
Ah ! partir et quitter ce qu'on aime, voilà un gros chagrin. Moi je ressents et comprends tout cela par intuition, du reste il me suffit de m’imaginer une histoire, des évènements, des sentiments pour sentir comme si cela était arrivé au point de rire de bon cœur ou d’être heureuse ou de verser de vraies larmes.
J’ai vécu tant d’existences de la sorte !
Je m'en vais, je m'en vais répétait Soutzo sans bouger de sa place. Vous penserez un peu à moi, je vous aime. Dites, vous penserez à moi. Et alors des mots sans suite comme lorsqu'on est pressé de partir, qu'on ne croit plus avoir le temps de dire une phrase entière, mais on ne s'en va pas encore, on est là à répéter vingt fois, au revoir, je m'en vais, je vous aime, pensez à moi.
Des mots pressés, puis des silences comme si tout était oublié. Je pars ce soir, ce soir vous entendez, adieu, au revoir, au revoir, au revoir, je vous aime, au revoir. Il cherchait à m’entourer de ses bras mais je tendis la main, il la serrait et avança sa figure de si près qu’elle effleura ma joue.
Allons au revoir.
Je me suis habillée, un peu remuée, il nous accompagna jusqu’au cirque, ou nous retrouvons le baron d’Alt et Saint Amand.
Pendant ce cours trajet, il fit jusqu'au cirque en voiture son sourire fané et sa voix à la corde brisée m'ont fait de la peine.
Nous ayant installés et dit bonsoir à ma tante. Nous nous sommes serrés la main très fort mais sans [la] secouer devant 3.000 personnes. Il m’a regardée en disant: au revoir avait un sens particulier pour nous: moi je ne pourrais pas m’en aller, je voudrais toujours veiller sur mon trésor, je serais jalouse... Mais n’ai-je pas dit l’autre jour que l’on ne pouvait même pas être jaloux quand on aimait bien. Je ne sais pas l’expliquer mais c’est très vrai.
Les sentiments vrais donnent une grandeur singulière aux êtres les plus ordinaires.
Ce garçon s’est élevé à une hauteur considérable dans sa tristesse, dans son chagrin.
Et quand j'eus dit à Rosalie qu'il partait ce soir, cette fille qui ne l'aime pas, me dit tout interdite et d'une voix altérée : Comment ce soir, la nuit ! Eh bien cela me fait quelque chose.