Journal de Marie Bashkirtseff

J’ai peint une petite tête de parisienne en grand chapeau noir et manteau de loutre, un bouquet de violettes, la tête penchée de côté elle rit. J’ai mis quelques heures à le faire mais c’est petit et puis pour les pauvres...
Madame Gavini que je suis allée voir m'a tenu ce langage: ma chère enfant dans cette vente, vous allez vous trouver avec la crème de la société aristocratique de Paris. La d’Hervey de Saint Denis, la Montebello et la Trechern sont tout ce qu’il y a de plus insolent au monde, elles sont belles, jeunes, à la mode. Si elles sont aimables avec vous, soyez aimables avec elles, mais si non prenez garde. Je crois qu’elles seront très aimables, vous êtes jeunes, jolies, gentilles, élégantes. Mais ne parlez pas de vos républicains, ce serait terrible, vous seriez perdues, ce serait une horreur, une tache d’huile. N’en parlez pas ! Ne dites pas que vous en connaissez et s’il en vient n’affectez pas de les reconnaître. Du reste ils ne sont pas assez bons pour vous pour que vous en parliez, à bon entendeur salut, n’est-ce pas Marie ?
Eh bien je ne sais pas au juste mais je crois bien que c’est vrai et que des républicains ne sont pas très bons pour nous. Hecht a commencé et puis les potins des Dumas et du drôle de monde qu'ils voient, Les Munskaczy et puis les Krishaber eux- mêmes, voilà plus d’un mois que je les ai vus, je n’irai pas la première à leur samedi puisqu’il y a longtemps que Mme Krishaber n’est venue et qu’il y a quelque chose dans l'air.
Je ne sais ce qui nous vaut cette vente et pourquoi Mme de Fitz-James a songé à nous. Notre portière a été longtemps sa femme de chambre et le portier était déjà portier, ici où elle a habité onze ans.
Je crois que ces gens-là ont raconté à cette vieille dame mes talents, et que nous serions d’un bon apport pour ces pauvres.
Maman est allée visiter le local avec la vieille Duchesse et tout est arrangé.
Demain je retourne à l’atelier. Si je n’ai jamais eu de feu sacré je l’ai à présent.