Vendredi 2 janvier 1880
Nous allons à l'Opéra, Mme Gavini et moi (pour l’Opéra c’est toujours elle qui donne les loges) avec le comte de Chaudordy, Filippini et le marquis de Las Cases. M. de Morgan et le baron Rognât viennent nous voir et à la sortie je suis entourée de cinq hommes...
Un effet très grand, succès auprès du public. Mais aussi une taille tout à fait extraordinaire. Ce n'est pas de la couture mais de la sculpture. Le corset étant bas laisse la gorge se retrousser en liberté et là-dessus de la gaze rayée épinglée par moi-même, moulée pour ainsi dire, il n'y a pas un Worth capable de le faire et pas une femme pour le porter; c'est qu'il faut le sentir et l'exécuter soi-même.
Il y avait de jolies tailles, des corsages admirablement bien faits, des gorges rondes, des tailles fines, mais jamais comme moi. Voilà lontemps que je n'ai eu un corsage pareil. Mais pour qu'il soit joli il faut avoir une gorge comme la mienne, très petite représentant la moitié d'une coupe... non, plus pointue et retroussée. C'est indécent ce que je raconte là. Croyez seulement qu'il y avait une doublure et que c'était extrêmement chaste.
Mais Gabriel n’y était pas. Je ne pouvais pas l’inviter dans la loge de Mme Gavini; c’est presque une soirée manquée grâce à son absence.
Monsieur Géry est venu nous voir cet après-midi, je l’ai reçu avec ma tante.
C'est ennuyeux que Gabriel n'ai pas été à l'Opéra. Il a l'air si honnête et il a de si beaux yeux. M. de Las Cases a apporté trois boites de bonbons et m'a fait la cour. Si vous voulez que je l'épouse... moi je ne veux pas. Charmant du reste, secrétaire d'ambassade révoqué pour cause de présence aux funérailles du petit Prince. En rentrant j'ai causé de tout cela avec les miens et j'en suis arrivée à croire que je suis absolument étrangère à l'Amour. La célébrité ou l'argent peuvent me monter la tête mais le cœur... jamais jusqu'à présent. Maman serait la plus heureuse des femmes si je me mariais. Ah ! si tu pouvais aimer et être aimée de Gabriel par exemple ! L'aimer ? impossible. Etre aimée de lui ?... ce serait fâcheux. Il faudra pourtant bien que cela m'arrive un jour... je désire que cela ne vienne que quand cela ne pourra plus me faire faire une bêtise. Paul est un imbécile heureux, il adore, on l'adore. Ce serait charmant si je pouvais, car vous savez il paraît que l'Amour fait abandonner toutes les idées qu'on a... c'est l'amour enfin.