Mon oncle Etienne est arrivé ce soir, on a parlé des affaires de Russie... des injustice d'Alexandre, (l'oncle Alexandre) et je suis très irritée ne sachant et ne pouvant rien faire à tout cela.
Le plus antipathique de tous les barons m'a parlé du compte-rendu des courses de Nice dans "Le Figaro". C'est le pendant de ce qu'a dit Broussais sur Antonelli.
Mon Dieu ! Si ce traitement pouvait finir !... Fauvel dit que dans quelques jours je pourrai partir.
"Mon chirurgien me promet qu'à la fin de la semaine je pourrai partir" (extrait des lettres historiques d'Alexandre).
Lorsque je lisais Homère je comparais ma tante en colère à Hécube dans l'incendie de Troie. Quelque abruti qu'on soit et quelque honteux de confesser ses admirations classiques, personne il me semble ne peut échapper à cette adoration des anciens. On a beau avoir de la répugnance à répéter toujours la même chose, on a beau avoir peur de paraître transcrire ce qu'on a lu dans les admirateurs par profession ou de redire les paroles de son professeur. Surtout à Paris on n'ose pas parler de ces choses-là, on n'ose vraiment pas. Et pourtant aucun drame moderne, aucun roman, aucune comédie à sensation, de Dumas ou de Georges Sand, ne m'a laissé un souvenir aussi net et une impression aussi profonde, aussi naturelle que la description de la prise de Troie. Il me semble avoir assisté à ces horreurs, avoir entendu les cris, vu l'incendie, été avec la famille de Priam, avec ces malheureux qui se cachaient derrière les autels de leurs dieux où les lueurs sinistres du feu qui dévorait leur ville allaient les chercher et les livrer.
Et qui peut se défendre d'un léger frisson en lisant l'apparition du fantôme de Créüse.
Mais quand je pense à Hector, venu au bas de ses remparts avec de si excellentes intentions, fuyant devant Achille et faisant trois fois le tour de la ville toujours poursuivi... je ris !
Et le héros qui passant une courroie dans ou autour des pieds de son ennemi mort le traîne sept fois autour des mêmes remparts je me figure un horrible gamin galopant à cheval sur un bâton et un immense sabre de bois au côté.
Je ne sais pas... mais il me semble qu'à Rome seulement je pourrais satisfaire mes rêveries universelles.
Là on est comme au sommet du monde. J'ai jeté au diable le "Journal d'un diplomate en Italie", cette élégance française, cette politesse, cette admiration banale, m'offensent pour Rome. Un Français m'a toujours l'air de disséquer les choses avec un long instrument qu'il tient délicatement entre ses doigts; un lorgnon sur le nez.
Rome doit être comme [Quatre feuilles arrachées] ville ce que je m'imaginais être comme femme. Toute parole employée avant et pour d'autres appliquée à... nous, est une profanation. Nous ? non, car je ne suis rien et je n'ose plus rien.
Manara est à Paris.