Je réponds à cette lettre et prie Mme Anitchkoff de me remplacer durant la cérémonie, mais c'est moi qui serai inscrite. Demain j'envoie les cadeaux à ma petite Alexandrine.
Je voudrais avoir la vraie ! Je m'attacherais à cette créature qui est plus qu'un chien et à laquelle se rattache un souvenir dont tant bien que mal on peut se contenter quelquefois.
Je viens de lire "Ariadnê" par Ouida.. Ce livre m'a attristée et pourtant j'envie presque le sort de Gioia.
Gioia a été élevée entre Homère et Virgile, son père mort elle vient à pied à Rome, là, l'attend une terrible déception. Elle s'attendait à la Rome d'Auguste !
Pendant deux ans elle étudie dans l'atelier de Maryx le plus célèbre sculpteur de l'époque qui sans le savoir l'aime. Mais elle ne voit que son art jusqu'à l'apparition d'Hilarion, poète qui fait pleurer le monde entier sur ces poèmes et qui se moque de tout, millionnaire, beau comme un dieu et adoré partout. Pendant que Maryx adore en silence, Hilarion se fait aimer par caprice. Et franchement que Gioia l'aime il n'y a rien d'étonnant, puisque moi rien qu'en lisant ce roman je l'aime; j'aime cet homme inventé mais au charme duquel personne ne peut échapper. Mais Gioia pleine de lectures païennes voit en lui presque un dieu et l'aime comme moi seule je pourrais aimer si jamais j'allais aimer.
Hilarion qui n'a rien de sacré l'enlève et l'abandonne au bout de quelques mois. Non pas à la misère, mais dans un palais avec presque l'intention de revenir mais il ne l'aime pas et ne l'a jamais aimée. Elle ne comprend pas cela... elle était heureuse, elle croit qu'il l'a aimée; que lui importe qu'il ne l'aime plus, elle l'aime; elle s'accuse de n'avoir pas su le garder. Elle ne comprend pas les rancunes et les jalousies des autres femmes. Il ne peut rien faire mal. [Dans la marge: Pendant qu'elle vivait ainsi s'oubliant elle-même; des hommes lui écrivirent et lui envoyèrent des bijoux.] Enfin et elle s'enfuit du palais. [Mots noircis: Un jeune] Grec, le joueur de flûte d'Hilarion, la trouve mourant de faim devant une statue faite à son image et pour laquelle elle sacrifiait son pain de tous les jours. Le Grec est amoureux d'elle mais en même temps il l'adore et voyant cet amour pour l'homme qui l'a froidement perdue, il brise la statue et Gioia devient folle.
Mais il faut vous dire qu'il y a un vieux cordonnier comme... il n'y en pas; c'est-à-dire savant et adorant l'antiquité au point d'être à moitié païen, ami des grands, artistes dans l'âme et vivant comme un saint. C'est lui qui avait conduit Gioia chez Maryx, c'est lui qui était comme son père. Il la retrouve à Paris, folle. Il la ramène à Rome où la vue de sa ville sainte lui rend la raison. Elle ne veut voir personne, elle vit dans une tour au milieu d'un jardin à l'extrémité de la ville. Elle ne veut même pas voir Maryx, voir un homme qui l'aime serait presque une infidélité. Elle veut être fidèle, elle ne comprend pas la honte, elle ne serait honteuse que si elle lui était infidèle. Si belle, si pure, si innocente, si extraordinaire ! Plusieurs années se passent pendant lesquelles elle n'a conscience de rien, lorsqu'un jour elle demande du marbre et au bout de sept mois montre au vieux Crispin une statue comme on n'en a pas vue. C'était toujours Hilarion, tenant à la main un oiseau mort et le regardant avec un sourire de doute et peut-être de moquerie.
Elle revoit Maryx pour le prier d'exposer la statue à Paris, il l'emporte lui-même et le monde répète le nom de Gioia avec une admiration qui surpasse tout ce qui a été prodigué aux plus grands artistes. Hilarion comprend l'allégorie de la statue, il est étrangement saisi, touché, il va tous les matins et passe des heures devant le chef d'œuvre, il sent quelque chose d'étrange... presque des remords.
Maryx qui voit que Gioia se meurt lentement vient le trouver et le supplie de revenir à elle... Hilarion lui répond :
- Puisque vous l'aimez, consolez-là vous-même !
Maryx le frappe sur la bouche. Le lendemain Hilarion le tue en duel et lui qui a tiré en l'air meurt en disant :
- Je lui avais promis de ne pas le toucher.
Gioia apprend tout et de ce jour elle s'en va affaiblie tous les jours et meurt lentement, mais jamais un reproche, si elle souffre c'est d'avoir causé à Hilarion la douleur de tuer son meilleur ami. C'est Hilarion qu'elle plaint.
- Je veux aller à lui ! s'écrie-t-elle et puis - non, il me détesterait pour ce que j'ai fait !
Elle l'aime tant qu'elle n'est presque pas malheureuse, la douleur même causée par lui est douce.
Un jour que Crispin de plus en plus désespéré, [Rayé: tout anéanti], était assis dans la galerie des Césars à la villa Borghèse, Hilarion vint à lui mais si changé qu'il n'eut plus la force de le maudire.
- Conduis-moi à elle, dit-il, et tout ce que je pourrai faire je le ferai.
Mon Dieu ! s'écria-t-il en entrant dans sa chambre, elle est mourante !
Mais elle entendit sa voix et se dressa brusquement sur son lit en lui tendant les bras.
- Vous pouvez me pardonner ? lui cria-t-il.
(je traduis). En réponse, ses bras blancs et amaigris entourèrent son cou et ses lèvres cherchèrent les siennes.
- Vivez, oh ! vivez, gémit-il en s'agenouillant, vivez pour moi, je vous aime !
Et pour la première fois il ne mentit pas.
Elle ne répondit pas, mais ses bras demeurèrent autour de son cou, et sa joue contre la sienne. Pendant quelques instants elle resta ainsi, puis avec un soupir elle s'éloigna un peu et levant sur lui ses yeux tendres et fatigués.
- Pardonnez-moi, je n'ai pas su comment ! murmura-t-elle faiblement pendant que sa vue s'obscurcissait. Alors ses lèvres cherchèrent de nouveau les siennes, sur lesquelles elles tremblèrent un instant et puis furent froides et calmes !
Il l'aimait et elle était morte.
Cette fin m'a attristée et pourtant j'accepterais à l'instant le sort de Gioia. D'abord elle adorait Rome, ensuite elle a aimé de toute son âme et si elle a été abandonnée c'était par lui, si elle a souffert c'était à cause lui. Et je ne comprends pas qu'on puisse se trouver malheureuse de quoi que ce soit venant de celui qu'on aime comme elle aimait et comme je pourrai aimer si j'aime jamais...
Elle n'a jamais su qu'il ne l'avait prise que par caprice.
- Il m'a aimée, disait-elle, c'est moi qui n'ai pas su comment le retenir.
Elle a eu la gloire. Son nom a été répété avec une admiration mêlée de stupeur. Elle n'a jamais cessé de l'aimer, il n'est jamais descendu au rang des autres hommes pour elle, elle l'a toujours cru parfait, presque immortel, elle ne voulut pas mourir alors "parce qu'il vit", comment peut-on se tuer quand celui qu'on aime ne meurt pas ? disait-elle. Et elle est morte dans ses bras en l'entendant dire : Je vous aime.
Mais pour aimer ainsi il faut trouver Hilarion. L'homme que vous aimerez ainsi ne doit pas être issu on ne sait de quelle famille. Hilarion était fils d'un noble autrichien et d'une princesse grecque. L'homme que vous aimerez ainsi ne doit jamais avoir besoin d'argent, ne doit jamais être un joueur faible ou un homme qui a peur de quoi que ce soit au monde. Lorsque Gioia s'agenouillait et baisait ses pieds j'aime à croire que ses ongles étaient roses et qu'il n'avait pas de cors. C'est que la voilà, la terrible réalité ! Cet homme enfin ne doit jamais éprouver de difficulté à la porte d'un palais ou d'un cercle, jamais d'embarras devant un marbre qu'il veut acheter, ou d'ennui de ne pouvoir faire quoique ce soit la chose la plus folle même. Il doit être au-dessus des froissements, des difficultés, des ennuis des autres. Il ne peut être lâche qu'en amour, mais comme Hilarion qui brisait le cœur d'une femme en souriant mais qui pleurait en voyant qu'une femme manquait de quelque chose. C'est très... compréhensible d'ailleurs.
Comment brise-t-on les cœurs ?
En n'aimant pas ou plus. Est-ce volontaire ? Y peut-on quelque chose ? Non. Eh bien on n'a donc pas à faire de ces reproches si bêtes et pourtant si usités. On reproche sans se donner la peine de comprendre... Cet homme doit toujours trouver sur son chemin un palais à lui, pour s'y arrêter, un yacht pour le transporter où la fantaisie veut le conduire, des bijoux pour parer une femme, des serviteurs, des chevaux, des joueurs de flûte même, que diable !
Mais c'est un conte ! Fort bien, mais alors cet amour aussi est une invention. Vous me direz qu'on aime des gens qui gagnent mille-deux cents francs par an ou qui reçoivent vingt-cinq mille francs de rente, économisent des gants, calculent les invitations etc. etc.
Mais alors ce n'est plus du tout cela ! Du tout, du tout. Alors on est amoureux, on aime, on est désespérée, on s'asphyxie, ou on tue sa rivale ou l'infidèle lui-même, ou bien on se résigne. Mais ce n'est pas du tout cela, oh ! du tout.
Susceptible comme je suis, la moindre des choses me froisse.
Maryx et Crispin avaient juré de le tuer, mais elle ne comprit pas qu'on pût la venger. Me venger de quoi ? disait-elle; il n'y a rien à venger. J'ai été heureuse, il m'a aimée. Et lorsque Maryx se jeta à ses pieds et lui jura d'être un ami et un vengeur elle se détourna avec horreur, avec dégoût.- Mon ami ? dit-elle et vous lui voulez du mal ?- Je comprends qu'on puisse en vouloir à mort à l'homme qu'on a aimé, mais pas à celui qu'on aime.
Je n'aimerai jamais ainsi si je ne trouve que ce que j'ai déjà vu. Je serais trop humiliée dans lui.
Pensez-donc ! Antonelli logeait au deuxième, chez ses parents et je parie (d'après ce qu'on sait par Visconti) que sa mère ne lui donnait que deux fois par mois des draps blancs !
Mais voyez plutôt Balzac pour ces analyses au microscope, que mes faibles efforts, mes malheureux efforts pour me faire comprendre.
Et s'il se trouve un homme pour me dire que l'amour tel que je le comprends, peut exister dans des conditions autres que les miennes - j'excepte les héros et les sublimes aventuriers - ce sera l'homme qui n'a pas ce que j'exige et qui a la fatuité de se croire plus qu'il n'est.
Ou bien ce sera un faux Diogène. Il y en a tant ! Et c'est qu'ils ne l'avouent pas ! Ils crient contre les faux Diogène pour mieux plaider leur cause.
Comment est Alexandre ?
Je ne sais au juste... mais il n'est certes pas comme Antonelli et les autres.