Journal de Marie Bashkirtseff

Je me suis persuadée que je ne puis pas vivre hors de Rome... En effet je dépéris tout bonnement. Mais au moins je n'ai envie de rien. J'aurais donné deux ans de ma vie pour n'avoir pas encore été à Rome. Malheureusement on n'apprend comment faire que lorsqu'il n'y a plus rien à faire.
La peinture m'enrage ! Parce que chez moi il y a de quoi faire des merveilles et que je suis sous le rapport des études plus malheureuse que la première gamine venue chez qui on remarque des dispositions et qu'on envoie à l'école. Enfin ! J'espére au moins qu'enragée d'avoir perdu ce que j'aurais pu créer, la Postérité décapitera toute ma famille.
Vous croyez que j'ai encore envie d'aller dans le monde ? Non, plus. Je suis aigrie, dépitée et je me fais artiste comme les mécontents se font républicains. Je crois que je me calomnie.
D'ailleurs j'aurais peur d'aller dans le monde, on n'aurait qu'à ne pas avoir de succès... oh ! ça...
Waléry vient de m'envoyer mes photographies, on dirait que l'on m'a imposé ces poses pourtant elles sont naturelles. J'attendais qu'il vint me placer, il me cria de ne pas bouger en disant que c'était parfait. Parfait ou non mais je suis bien ce que je suis à présent. Seulement que dites-vous d'une coiffure grecque avec un corsage à pointe ? Je me hâte d'expliquer que je ne comptais poser que pour la tête et le cou, et n'ai mis ce corsage que parce que je n'ai que celui-là de décolleté.
Je me permets de parler de moi poétiquement !
Je ne mange presque rien et me porte comme un charme ! Je m'aime tant que mon style vulgaire me paraît un crime de lèse-majesté.
Rémy a eu la sottise de m'ennuyer pendant que je peignais Hall qui a dû se sauver puisque je la fais poser presque nue.
Après tout... dans tous les siècles c'était la même chose... on allait là, on travaillait... et puis... pourquoi faire ou plutôt pourquoi ne pas faire comme les autres ? M'enterrer ? Si Dieu...
Marcuard est mort peut-être.