Les aigreurs s'accentuent d'avantage. Je n'ai qu'à ouvrir la bouche pour qu'on crie : "Ah ! taisez-vous donc, la voilà qui va gronder, la voilà qui est furieuse, ne parlez pas devant elle ! " Dans le jour cela me mettait en furie et me faisait cent kilogrammes de mauvais sang parce que je me contenais tant bien que mal, et le soir cela me donne envie de pleurer.
Grand-papa est comme un homme qui se réveille d'un long sommeil et qui a naturellement perdu l'habitude de tout. Pendant le voyage il voulait commander le mouvement, criait après les conducteurs, s'impatientait et ne voulait pas comprendre qu'il y eût des règles auxquelles chacun se soumet.
Nous allons avec lui chez le célèbre oculiste Golezowsky.
Comme mes yeux m'inquiétaient je lui ai demandé des conseils; il paraît que j'ai la vue basse et au surplus une surexcitation nerveuse, une faiblesse qui a quelque chose à faire avec le canal lacrymal.
Rassurez-vous, je n'ai pas du tout les yeux, ni les paupières rouges.
On continue à m'agacer par des affectations de ne pas comprendre pourquoi je ne veux pas vivre à Nice et aller pour me distraire, m'amuser à Schlangenbad.
- C'est très bon marché, là-bas.
Je vous épargne les tempêtes que cela soulève, tempêtes muettes bien entendu.
C'est pour cela que je préfère être avec ma tante, au moins quand elle est avec moi je suis seule.
Pourquoi ma mère fait-elle cela ? Pourquoi m'enrager, se faire détester, me faire souffrir !
Pourquoi ?
Tenez, c'est bête, mais j'en pleure !
Fortuné est ici, je lui ai commandé une livrée. Eh chez le tailleur ! Il fallait voir comme on faisait tout au monde pour m'exaspérer !
Pourquoi ce parti pris de feindre une imbécilité ou une indifférence grossière qui m'énerve tant ! Quel plaisir, quel intérêt ?
Et elles disent qu'elles m'aiment ! Ce sont des femmes qui n'aiment rien ! Qui font le bien par faiblesse, qui m'adorent par habitude et surtout par oisiveté et pose.
Oh ! oui, je suis bien seule ! Ce n'est pas que je sois très malheureuse de cela en particulier, mais cela m'ôte les misérables moyens dont je croyais disposer pour améliorer ma position.
Ce qui est sale c'est de se mentir à soi-même, de mentir aux étrangers, de mentir à moi ! On m'adore... eh ! oui, seulement cette adoration me fait plus de chagrin que... puisque j'en verse des larmes comme une imbécile tout en racontant mes misères à ce papier qui boit mon encre comme Torlonia boit le vermouth.
Mais c'est qu'elles acceptent tout à fait l'idée que je puis rester comme je suis !! C'est qu'elles se taisent pour n'être forcées de rien faire ! C'est qu'elles ne demandent pas mieux pourvu qu'on les laisse tranquilles !!!
Mais c'est que c'est affreux !!
Oui, j'ai besoin de m'encourager.
Tout par moi, tout pour moi, tout en moi-même. Que m'importent les idées de ces êtres abrutis qui me torturent ! Il s'agit seulement de savoir bien ce que je veux et je le ferai. Seulement, sans doute c'est plus difficile que si je n'avais que des bonnes volontés autour de moi. Je n'ai qu'un parti pris de résistance, lâche, inutile, énervante, stupide ! !
Pardonnez-moi mon Dieu, mais pourquoi le font-elles ?