Journal de Marie Bashkirtseff

Le procès Lambertini-Antonelli continue à faire grand bruit. Ce qui me fait repenser à mes procès à moi.
Pourquoi cela a-t-il si singulièrement fini avec Antonelli ?
On en pleurerait ! de rage qu'on ait osé m'aimer autrement que pour faire de moi sa femme.
Paul Antonelli a épousé une Russe, longue, sèche, blondasse; famille obscure et aspect bourgeois.
S'il était vrai que ce paillard de cardinal aurait laissé quatre-vingt millions... cela ferait vingt millions par tète, mais comme deux frères seulement ont des enfants, c'est entre ces deux qu'il faut diviser, ce qui fait que Louis Antonelli aurait quarante millions divisés à leur tour entre ses trois fils; Pierre aurait à ce compte-là quelque chose comme treize millions ce qui lui ferait six cent cinquante mille francs de rente. Le jour où Louis Antonelli hériterait de ses quarante millions. Ah ! j'allais oublier la petite Lambertini, la petite Alexandrine du cardinal, supposons qu'on lui donne le quart; cela réduit la part de Louis à trente millions, le jour donc où on saurait qu'il tient ses trente millions, vraiment, on pourrait tenter quelque chose s'il est encore temps.
Vraiment je m'amuse ! Je raisonne et calcule comme si j'étais comme tout le monde ! Est-ce que quoi que ce soit me réussit jamais !!
C'est pour écrire ces inutilités que j'ai interrompu mon dessin. Je ne sais pourquoi tous ces ennuis avec Antonelli, à Rome et surtout à Nice me reviennent à l'esprit et me tourmentent !
Maman, Dina, grand-papa et Walitsky sont arrivés aujourd'hui. Et déjà j'ai eu le temps d'être froissée vingt fois par des airs de parfait contentement et de bourgeoisie qu'affecte Madame ma mère.
J'ai fait la connaissance de Miss Hall, elle a habité en face de Silène.
Blanc et Rémy sont venus nous chercher pour aller à Musart, mais au lieu de cela on est resté chez nous.