Journal de Marie Bashkirtseff

[Dans le carnet Marie a écrit le 30]
Une promenade assommante au Bois ! Il n'y a que des perruquiers et des cocottes de troisième ordre.
J'ai essayé de parler d'hôtels mais on m'a reproché d'avoir honte de ma propre mère, mais comprenez bien que cela n'a pas été loin. Grand-papa crie si fort qu'on est étourdi et depuis l'arrivée de notre chère cohorte je suis de nouveau enrouée.
C'est à peine plus gai et on ne fait rien et je me reproche toujours un tas de choses quand je ne fais rien. Je ne comprends pas qu'on s'occupe une heure à quelque chose qui ne sert à rien, qui n'est pas pour quelque chose, qui n'avance pas vers où on veut aller. A moins que ce ne soit un vrai plaisir, dans ce cas si on vous demande compte, vous répondez à vous et aux autres que : cela m'a fait plaisir et comme après tout c'est le but de la vie humaine, j'ai bien fait.
Le but de la vie humaine ? Oui, et voilà comment. Ceux-là qui se dévouent, qui se rendent malheureux, qui meurent pour les autres, trouvent du plaisir à le faire; plaisir dans leur peine même. Les louanges d'ici-bas ou les récompense de là-haut, ou tout bonnement le plaisir d'avoir fait du bien au détriment de soi-même. C'est ainsi que le but de la vie se trouve être ce qui fait plaisir; pour les honnêtes gens, comme je l'ai expliqué pour les misérables, autrement.
Cette petite digression vertueuse ne m'empêche pas de vous répéter que quelque temps qu'on ait perdu, quelque bêtise qu'on ait faite, on ne la regrette jamais (quand on est raisonnable) si on a eu un vrai plaisir. C'est ainsi que je me console d'avoir fait des... bêtises, je me dis cela m'a fait plaisir et le souvenir seul d'un instant d'amusement fait taire tout ce qui crie en moi, car tout ce que je fais c'est pour m'amuser, que j'y aie réussi d'une façon ou d'une autre... c'est presque la même chose.