Journal de Marie Bashkirtseff

Comme il y a deux ans je suis allée aux Bains Georges et je me suis baignée avec saut du haut du pont, plongeon, planche etc. Il n'y avait pas une âme de l'autre époque, excepté le journaliste Noël qui dit (entendu par Rosalie) en me voyant jouer dans l'eau avec Pincio: "C'est gai, mais ce n'est pas la gaieté folle d'autrefois". Certes non, mes pauvres Grâces, et ce pauvre Yourkoff, et Nina et enfin ces sales Niçois, comme c'est loin. Si l'impolitesse de ces canailles ne m'avait chagrinée, je compterais cette époque comme la plus gaie et la plus folle de ma vie passée et future. Madame Kondareff me rappelle Nina, même insouciance et même candeur dans la dépravation. Personne avec qui faire des bêtises !
Cet espèce de grand escogriffe d'Emile sevinze, il rit quand je ne le salue pas; tant que vous voudrez mon fils, vous n'en êtes pas moins en colère.
Alexandre ne veut pas réussir, mais patience. Ce soir nous sommes allés à la Promenade et assise sur un banc j'ai joué de la mandoline après quoi Walitsky est allé tendre son chapeau aux passants, qui ont cru qu'ils les saluait.
Puis maman est revenue, elle est toujours avec ou chez Madame Anitchkoff qui est de même tous les jours chez nous.
On est resté tard à bavarder parce que Mme Kondareff attendait le dernier train pour aller surprendre Bihovetz retournant de Monaco et lui emprunter de l'argent. Moi je lui ai conseillé de s'évanouir avant de demander, il perdra le tête et ne songera pas à dire qu'il a perdu.
On étouffe et ce Pincio qui veut toujours être sur le même fauteuil que moi ! Vous savez, quand j'ai sauté, il m'a suivie en courant mais arrivé au bord de la planche, s'arrêtant court, il se mit à gémir et à lever ses pattes de devant d'une façon si piteuse et si intéressante pendant tout le temps que j'étais sous l'eau que l'assistance en a été profondément émue. Ce pauvre chien, je le tourmente toute la journée et il m'adore.