Journal de Marie Bashkirtseff

Ma tante est réveillée par un tumulte considérable, Pierre accourt tremblant et encore plus idiot que de coutume en criant que: "Tout le palais est volé !" Si ce n'est pas le diable ce sont des voleurs ! Plus d'argenterie, plus de serviettes; plus de manteaux dans l'antichambre !
Pendant qu'on va vérifier ces horreurs le malheureux imbécile se tient le ventre et crie qu'il a six enfants dont quatre sont morts, et une femme, et qu'il a mal à l'estomac de peur. La salle à manger du pavillon qu'il a si pompeusemet nommé palais, est dans le plus grand désordre, les meubles sont renversés, la table déjetée à l'autre bout de la chambre, les armoires ouvertes, les tableaux décrochés ! tableaux payés par mon frère cinq francs pièce. Triphon crie d'aller chercher les gendarmes parce que Madame a dit que comme il était fou c'était lui (qui) avait fait quelque folie la nuit.
— Oui, allons chercher les gendarmes !
— Pourquoi ?!
— Pour saisir !
— Quoi ?
— Le voleur.
— Mais puisqu'il est parti !
— Ah ! Buon Diou dé Diou ! Et Pierre était blanc comme un linge, enfin tout le monde bouleversé et ne pouvant s'empêcher de rire à l'air fatal de cet animal qui faisait peine à voir.
Naturellement j'ai ri comme une folle parce que hier, la nuit je suis allée au pavillon et j'ai tout fait pour prouver que les voleurs n'auraient qu'à venir, j'ai même tâché d'enfoncer une porte pour avoir des confitures car je mourais de faim, et on n'a rien entendu.
Quatre heures montre en main, quatre heures ! que j'ai employées à faire Alexandre et je n'ai rien réussi que le sourcil et encore ! De sorte que je suis sortie et j'ai même rencontré Emile que j'ai reconnu à peine et je vais vous dire pourquoi. Je le voyais assez souvent pour n'être frappée d'aucun changement de sa personne mais, le voyant aujourd'hui, il m'a semblé le revoir après trois années d'absence. Il a pris du corps, il a presque grandi, il avait une redingote boutonnée et un air d'homme de grandes façons à s'y tromper. Enfin jusqu'aujourd'hui c'était un jeune garçon, aujourd'hui c'est un homme. Mais au fait, il doit avoir ses vingt-sept ans. Si je ne l'avais pas pris pour un Merjeewsky, il m'aurait été un souvenir fort propre. Je ne l'ai pas salué et il m'a saluée fort peu.
Comme je rentrais chez moi après dîner je vis Pierre qui emportait les serviettes et l'argenterie dans ses bras avec une tendresse toute particulière. Il avait eu l'intention de tout enfermer avant dîner mais on lui a fait comprendre qu'après serait plus raisonnable.
Madame Kondareff commence à prendre de l'amitié pour moi. Il faut nécessairement que tout ceux qui me voient souvent en passent par là.
Quatre heures passées devant la photographie du Florentin me l'ont réintégré dans l'esprit de sorte que, sans précisément l'aimer, je ne saurais vous indiquer un homme plus beau et plus agréable.