Journal de Marie Bashkirtseff

Il fait si chaud qu'on ne sait où se mettre, je me suis couchée par terre et j'ai songé que j'étais folle d'Alexandre, en songe seulement.
Triphon n'a pas payé la fête et a raconté que je ne lui avais pas donné d'argent. Comme cela me montrait sous un jour assez étrange aux gens de la rue de France, je suis allée chez l'épicière et les ayant tous rassemblés je leur fis un discours qui me met à l'abri pour les quiproquos à venir. J'ai eu l'honneur de faire la connaissance de Mme Cornillon, marchande de vins et d'autres personnes aussi fort distinguées. Un de mes rêves, c'est d'être personnellement connue de toutes les classes dans la ville où je me fixerais.
Tout le monde est au jardin, je m'en vais voir ce qu'on a fait à Monaco puisque j'entends maman.
On n'a rien fait de bon, quelques anecdotes en plus, voilà tout. Walitsky a entendu le dialogue suivant hier à la gare où il accompagnait Madame Kondareff, mais disons d'abord que les dames russes d'ici sont très versées dans les sciences naturelles et prennent grand plaisir à étudier divers phénomènes tant en théorie qu'en pratique.
Madame Bouldakoff s'est donc approchée de Madame Kondareff et après les premières phrases :
— Pourquoi donc avez-vous dit que chez moi c'est toujours mouillé ? demanda-t-elle.
— Est-ce que j'ai été chez vous là-bas ? demanda à son [tour] Mme Kondareff.
— Mais vous l'avez dit.
— Eh bien c'est Closet qui me l'a raconté.
— Quel Closet ?
— Mais Closet, celui qui était avec la Boutowsky pendant ces dernières années.
— Vous voulez dire Chaussade ?
— Chossade ou Closet, j'ai songé à water-closet; c'est la même chose.
Tout ceci n'empêche pas bien entendu de très excellents rapports !
Il paraît que la Bouldakoff en vengeance de ce qu'avait raconté notre amie, a inventé qu'elle se serait plainte d'avoir été dépouillée chez nous. Et comme non contente de l'avoir inventé elle alla se vanter en disant :
— "A présent je suis sûre qu'ils la chasseront," l'innocence de Madame Kondareff est plus ou moins prouvée.