Mon empereur, que l'on respire bien ici et l'encre est si bonne qu'on a toujours envie d'écrire.
Dina un peu indisposée garde la chambre, par conséquent j'ai la belle place, ce qui me permet de mieux jouir de la promenade. J'aurais pu avoir toujours cette place, mais la délicatesse et la courtoisie m'ordonnent de la céder.
Les Cascine sont un paradis, j'adore la verdure. La manie des vœux n'est pas passée, aussi tout en me promenant j'en faisais à toute occasion; le bruit d'une voiture qui venait derrière la nôtre m'a frappée particulièrement, j'ai voulu regarder: Si tu te retournes telle chose n'arrivera pas ! Force me fut de ne pas me retourner, d'ailleurs la voiture nous dépassa bientôt et nous pûmes voir une victoria attelée de deux chevaux marron, des livrées vertes simples et élégantes. Les armes étaient surmontées d'une couronne de comte, et la dame qui était dans la victoria me parut mince et très élégante bien que d'un certain âge. Une robe violette, soie et velours frappé, et des bouquets de violettes sur le chapeau.
Je l'ai à peine regardée mais elle m'examina et sourit.
— Qui est cette dame ? demandait maman au cocher au moment où je pensais : ça doit être la mère de Larderei, elle lui ressemble.
— Madame de Larderei, répondit le cocher.
Pourquoi m'a-t-elle regardée particulièrement et pourquoi a-t-elle souri ? Est-ce q'elle me connaît ? On lui aura donné mon signalement. Et si elle sait, que sait-elle, la première partie ou la seconde ?
La voyant descendre de voiture et s'engager dans l'allée des piétons qui est à gauche comme celle des cavaliers est à droite, je fais arrêter beaucoup plus loin et descends aussi avec maman pour la rencontrer en face. Elle est française, vous savez ? Elle m'a de nouveau souri, et d'un air très bienveillant; c'est peut-être sa manière à elle.
Au bout d'un quart d'heure elle nous dépassa cette fois allant dans le même sens que nous avec sa fille la comtesse de Mirafiore, charmante petite fille à la voir, élégante et gracieuse.
Larderei a une famille aristocratique, un joli palais, sa mère tient maison ouverte, sa sœur est la bru du roi, son frère a épousé une Salviati, tout bien considéré je me pardonne ma faiblesse pour lui. Ce caprice ne peut être froissé dans sa vanité, donc il est propre et peut sans honte s'appeler amour et fleurir tant qu'il lui plaira.
Enfin, je n'ai donc plus à rougir et à souffrir de toutes ces petites choses qui froissent mes sentiments délicats. Hum, je suis assez contente de ma famille, pas mal, pas mal. Je le dis à maman et à Dina et ris de ma famille. Vous voyez, ces choses-là qui chagrineraient une autre, m'amusent seulement.
Marcuard écrit qu'il y a réunion au Skating ce soir et nous rappelle que demain nous déjeunons chez lui. Vous savez, sérieusement c'est très à la mode à Florence de déjeuner chez Marcuard.
Je vais à la Patinoire avec maman. La Patinoire de Florence est une ravissante salle ronde, assez grande, très haute en dôme, élégante, éclairée à l'électricité. Peu de monde mais on est élégant. Marcuard glisse vers nous et aussitôt j'aperçois ma famille, Blanche en causerie amoureuse avec son mari. On ne dirait jamais un mari et une femme à les voir ce soir. Giselle et Balzorano plutôt. Ma famille est charmante. Ma sœur n'a pas l'air d'une comtesse, d'une dame mariée; c'est une petite fille avec laquelle je voudrais faire des bêtises comme avec Giro-Olga. Elle a l'air si bonne, si douce. Décidément ma famille est le bouquet de Florence. Vous comprenez, quoiqu'il en soit cela me flatte.
Marcuard est aimable, je me sens aimable et gracieuse aussi. Quelle belle ville que Florence, mon empereur.
Je voudrais bien que le marquis Niccolini me fît un petit peu de cour, très peu. Qu'il se fasse présenter seulement et cela me suffit. Quant à Larderei il est très bien où il est, il me suffit absent, peut être même vaut-il mieux de loin.