Journal de Marie Bashkirtseff

Nous sommes allées faire nos visites d'adieux à nos bons mais peu nombreux amis. Carmignano est venu et a presque pleuré, pauvre vieillard, qui sait si je le reverrai.
Ah ! mais, j'allais ne rien dire de la matinée. Melissano est venu poser pour que je le fasse à la couleur. C'était charmant, en une heure et demie j'ai fait le portrait frappant, (le nez un peu allongé pour plus de cachet), j'ai déjeuné, j'ai raconté comment en un seul et même jour il se fera deux mariages, ceux de Melissano et d'Alexandre avec les deux filles de M. Buonocore, usurier très-fréquenté par ces messieurs, et j'ai lu le télégramme que le susdit Alexandre a fait à Melissano de Vienne. Ça ne me surprend pas puisqu'il est entré l'autre jour en disant : Dans une heure je pars pour Vienne.- Donc en une heure et demie j'ai fait tout cela. Mais savez-vous que cet homme m'aime ?
Oh ! vraiment voilà... qui. Nous avons appelé Doenhoff qui désirait faire la connaissance de Melissano et qui m'a complimentée sur le portrait, à ma joie. Je distingue et j'apprécie les compliments. Déjà, hier, au bal de la comtesse Figliasi, on a parlé à Grattaminarda de l'esquisse que j'ai faite à la craie.
La Hamontoff sort d'ici, elle a fait ses adieux en s'extasiant et déclarant qu'elle ne comprend rien à notre départ au moment où nous tenons tout Naples occupé de nos moindres gestes etc.
Je regrette Naples, c'est la seule ville au monde où je ne souffre pas. Restez-y donc !! Non, car cela se gâterait, (soupir)
A l'occasion de l'arrivée du prince de Galles et du duc d'Edimbourg on a rouvert le Skating.
Nous y sommes allés revoir encore une fois nos cavaliers, tout le monde a été encore plus aimable que de coutume, on a été plus entouré, plus aimé, on a causé, on a ri davantage. Je ne patinais pas, Schettino et Caracciolo sont arrivés avec nous. Je crois que demain plusieurs iront avec nous jusqu'à Caserte.
Cela fait presque de la peine de partir. Doenhoff était avec nous, sans son prince.
Les adieux quelqu'ils soient ont quelque chose de touchant. Nasimoff a été, nous avons donc entendu les derniers cancans.
Du Skating Campomarino et Melissano sont venus chez nous; j'emporte des photographies, des inscriptions, des pensées que l'on a écrit ce soir. Campomarino est charmant, sérieusement. Il a écrit de si jolies choses. Quant à Melissano il emporte son portrait chez la princesse de Piedimonte, pour faire voir le miracle. Il fait si bien mon éloge, avec tant de vivacité napolitaine, et en langue napolitaine, que je laisse faire. On distingue si bien les flatteries forcées.
D'ailleurs c'et vraiment étonnant. Il faut étudier.
Je voudrais tant dire, mais je suis déjà sous l'empire de cette agitation qui vous prend au départ; on pense à mille choses, on a envie de tout acheter, de tout emporter, d'emmener tout le monde, de rester, de s'enfuir de... que sais-je encore. Depuis le départ de Larderei, je suis spirituelle et jolie, pourvu que cela dure.
Les malles sont dans l'antichambre, les secrétaires et les tables nues, les commodes ouvertes.
Je pars tranquille et heureuse.
Si ceux de ce soir venaient demain il y en aurait une quinzaine.