## Dimanche 27 novembre 1876
Pourquoi cache-t-on sa nudité ? Parce que l'on n'est pas sûr d'être beau. Si on avait la certitude d'une parfaite et irréprochable beauté on ne se ferait aucun scrupule de si montrer nu. J'ai été voir Berthe et la bonne de Mouzay. Je demandai à cette dernière un conseil : dois-je me rendre à l'invitation de la Mertens sachant que ce soir M. de La Motte y serait ? — Vous savez, ajoutai-je, il m'est pénible de savoir ce que vous venez de me répéter (la Mertens leur a raconté), les amours dédaignés ne créent que des ennemis. Je ne tiens pas à ce qu'on soit amoureux de moi. Tout ce que je puis offrir c'est une bonne et franche amitié. — C'est fort bien, ma chère, répondit la comtesse, mais je vous conseille de ne pas négliger des relations qui s'offrent à vous. Si vous venez ce soir vous laisserez une graine qui germera et, qui sait ? Peut-être retrouverez-vous un arbre en retournant à Paris. MM. de La Motte ne sont pas gens à négliger ni par leur nom, ni par leur alliance ni par leur position. Ce jeune homme est un parti brillant même pour vous, et il serait surtout un levier à Paris. - C'est pardi, vrai eh bien j'irai ! Mais sans changer de robe et en chapeau.
Tout se passa avec un calme et une majesté incomparables. Le salon fortement éclairé, la baronne avec ses cheveux blancs, sa figure jeune et belle et sa riche toilette semblait un vieux portrait. Le baron, coq comme toujours, cent mille [Mots noircis : francs] de rente. Ce pauvre homme ne peut s'habituer à la pauvreté et conserve et ses habitudes de luxe et son grand air. A neuf heures le jeune M. de La Motte en tenue de soirée, entra dans le salon et vint lentement baiser la main à la baronne, à sa sœur et à la comtesse de Bailleul, femme de ce comte de Bailleul que j'ai connu il y a quatre mois. On le présenta à maman, en chapeau comme moi. Toutes ces têtes poudrées et ces robes à traîne semblaient des ombres du siècle passé. On apporta une table et il se forma un whist avec un silence solennel. Depuis hier il me semble que je joue la comédie. Savez-vous bien que c'est une entrevue parfaitement officielle ?!
J'examinai M. de La Motte et cet examen n'a malheureusement changé en rien ma première impression. Malheureusement, parce que cet homme [Mots noircis : a une] position selon mes désirs et que je suis une femme selon les siens. Les antipathies ne dépendent pas de nous. Je causai, avec calme, retenue, esprit et grâce. Ce qui n'empêcha pas des gens de s'extasier sur mon "air décidé". "C'est ce calme, cette assurance qui sont merveilleux" disait-on. "Elle n'élève pas la voix, elle ne change pas d'attitude en disant les choses les plus extraordinaires et les plus sérieuses". Sans affectation je laissai voir que j'avais étudié et beaucoup lu. On osa parler de mariage et le "jeune homme" émit des théories si singulières... — "On peut être amoureux quand on veut et moi par exemple si je trouve une jeune fille qui me plaise comme figure, comme corps, comme esprit et comme fortune je l'épouserai. Car je ne puis me marier avec une personne pauvre, ce serait un sacrilège; je suis le premier dans mon pays et je dois représenter". Avouez que c'est fort, la baronne échangea un signe avec moi et dit sèchement: — Les étrangères le pensent toutes et ont la plus mauvaise opinion des Français, elles croient que les hommes français ne se marient que pour de l'argent. Je lui ai dit cela hier et ma supposition était singulièrement justifiée.
On dit des choses qui m'ont parues les plus étranges de la terre. D'ailleurs c'est très honnête. On me donne un nom, une position et des alliances brillantes avec les premières familles de France, en outre une carrière des plus remarquables. Et on me demande en échange de l'esprit et de l'argent. C'est une opération commerciale, une entreprise très... naturelle et, si l'homme n'était pas si antipathique, j'accepterais. La figure ne serait rien. C'est ce caractère sec, brutal, intéressé, ambitieux et tenace, recouvert d'une triple couche du vernis mondain. Oui il appartient à la catégorie des gens vernis. Charmant, souple, très aimable, empressé et humble dans le monde, ce doit être un homme dur, désagréable et méchant.
Je vais citer une phrase entre autre, on parlait d'Alexis. — Il m'a dit que je ne serai jamais heureuse - dis-je. — C'est que le bonheur se présentera à vous, Mademoiselle, répondit M. de La Motte, et vous le repousserez du pied de cet air léger et calme que je vous connais déjà. Oh ! mais il en a dit tant et des choses bien autrement directes. Il savait que j'étais prévenue. Je dis que n'aimais pas la France en République et désirais la quitter. — Mais au lieu de cela, Mademoiselle, il faut au contraire rester pour chasser la République. — Et [Mots noircis: que pourrais-je] faire Monsieur ! Ah ! si je pouvais quelque chose, certes, j'y emploierais toutes mes forces. — Vous pourriez beaucoup. — Et comment cela ? — Pour cela il faudrait faire une chose. — Quoi donc ? — Ah ! je ne vous le dirai pas. Il fallait l'entendre : Le ton fait la musique.
Lorsque pour la centième fois on reparla de mon "caractère formé" je me suis sentie passablement agacée et au lieu de traduire cet agacement par des mines je dis d'une voix calme et sonore de façon a être entendue de tous. — Il me semble que sans un peu de fermeté dans le caractère on ne peut pas vivre honnêtement ! Cela fit exactement le même effet que si une main invisible eût piqué des épingles renversées dans les fauteuils du public. — Oh ! que c'est vrai ! fit-on. — Etes-vous romanesque, Mademoiselle ? — Comment l'entendez-vous, Monsieur ? il y a cent façons d'être romanesque. — Il faut s'avouer pour battu, fit hypocritement ou sincèrement le "jeune homme", quand on se trouve en présence d'un tel esprit. Suivent des : c'est inouï, merveilleux, etc. etc. O les bêtes! Ils pensent duper une riche "étrangère", vaine, entêtée, facile à se monter la tête.
Ils ont eu tous le mauvais goût d'attaquer Cassagnac, de le nommer : le beau, - le superbe, - le splendide, - l'incomparable Paolo.- Ah ! oui non d'un chien, Paolo comme vous dites. Paolo le gentilhomme, le dogue, le bretteur, l'épouvantail de la canaille, l'homme qui porte des pistolets et des casse-têtes sur lui, qui a dans son hôtel une glace pour voir ceux qui lui arrivent et un tuyau acoustique pour leur crier qu'il n'y est pas. Comment, sinistres crétins, oseriez-vous vous comparer à ce Paolo que vous osez ridiculiser tout en en faisant un éloge excessif ?! Cet homme noble, loyal, brave, le comparer à cette machine [Mot noirci : vaniteuse] à vanité ! Allons vous n'y avez jamais songé ! Et si vous l'estimiez peu de chose vous ne vous exténueriez pas à l'amoindrir.
Le jeune homme verni a dit que sa sœur s'était mariée à seize ans. J'eus un geste d'étonnement et de répulsion. — Que c'est tôt, dis-je, moi je me marierai à vingt-cinq ans. J'en dis tant dans ce genre qu'il finit par parler de papillons brûlant leurs ailes, de précautions à prendre etc. etc. Ah ! messieurs les Français, vous pensiez trouver une jeune extravagante, riche et volontaire, une étrangère enfin, disons le grand mot. Mais que pensez-vous donc de nous autres, étrangères I Peuh ! Ne nous fâchons point. On en pense ce qu'il faut, seulement je n'appartiens pas à la règle générale. Je ne suis ni Russe, ni étrangère; je suis Moi, je suis ce que doit être une femme avec mes ambitions... le moment de les satisfaire est venu... eh bien ?... attendons un peu.
J'étais sur le lit de maman quand il me vint à l'idée... je bondis en m'écriant : — Il me semble que Monsieur de La Motte me demande en mariage d'une façon assez transparente ? — Oui. — Il a de vingt-sept à vingt-huit ans, et il a une barbe noire... — Mais oui. — Eh bien ! Souvenez-vous de la prédiction que me fit la Moreau il y a quatre mois: "Dans peu, vous serez demandé par un homme de vingt-huit ans, à barbe noire" - "Eh bien qu'en dites-vous"! Ah ! dès cet instant je me mis à revivre. O ! Mon Dieu si la moitié seulement de sa prédiction se réalisait... Elle m'a tout promis, tout ce qu'on peut désirer !... Mais n'est-ce pas étrange ! [//]: # ( 2025-07-22T21:35:00 RSR: Entry extracted from book 9 raw carnet, lines 6625-6761. La Motte's immediate infatuation leads to formal evening salon encounter resembling 18th-century court ritual. Marie recognizes the evening as "une entrevue parfaitement officielle" - a marriage interview. His calculating approach to marriage - seeking "figure, corps, esprit et comme fortune" - confirms her prejudices about French materialism. She dissects his character as "sec, brutal, intéressé, ambitieux et tenace, recouvert d'une triple couche du vernis mondain" (dry, brutal, self-interested, ambitious and tenacious, covered with triple coat of worldly varnish). The evening's political discussions reveal her wit and intelligence, causing observers to marvel at her "calme, cette assurance." Her passionate defense of Cassagnac as "Paolo le gentilhomme, le dogue, le bretteur, l'épouvantail de la canaille" shows her romantic idealization of the journalist. The evening's climax comes with her realization that La Motte's age and black beard fulfill the fortune teller Moreau's specific prediction from four months earlier - "Dans peu, vous serez demandé par un homme de vingt-huit ans, à barbe noire." This supernatural confirmation revives her spirits: "Ah ! dès cet instant je me mis à revivre" and raises hope for the rest of Moreau's promised happiness. )