## Samedi 26 novembre 1876
Mon cher Cassagnac était déjà là, remplissant la moitié du salon. Mais il m'intimide... ce qui je crois me rend plus réservée, plus convenable. Les présentations eurent lieu. Mon père se conduisit comme un honnête homme, le beau mérite ! Primo il tient à Cassagnac et secondo il le craint. Cassagnac... je l'adore. On nous servit un déjeuner auquel j'étais loin de m'attendre, c'est-à-dire superbe. J'étais entre Cassagnac et Blanc, et ce fut à ce dernier que je parlai principalement tout en désirant entretenir l'autre. Mais l'autre est tellement grave que je dois prendre des airs de Virginie sous peine de paraître insolente. Il sait que maman était à Paris il y a deux mois. Et comme on parlait de photographies. — J'ai préparé une pour vous, me dit Cassagnac, mais, ajouta-t-il, je me permettrai de l'offrir à Mademoiselle qu'après avoir demandé l'autorisation à Madame sa mère. — Dieu que Cassagnac est convenable ! dit Blanc de son ton gouailleur. — Ça a l'air de vous étonner, dis-je.
Comme je ne mangeai que du raisin, il m'en mettait sans cesse sur l'assiette. Je renversai mon bocal qui renversa un verre de Pommard, qui entraîna dans sa chute un petit verre de vin de Syracuse et un autre petit verre vide. Tout ça sur le couvert de Cassagnac. — Ça porte bonheur, Monsieur, et c'est une triple chance. — J'ai toute la chance et je n'ai pas besoin d'en avoir davantage. Voyez-vous ce fat. En sortant de table, il accrocha une lampe et un tas d'autres choses sur la cheminée, Mouzay eut une seconde d'émotion mais l'énorme député étendit le bras et encercla tout ce qui avait intention de choir... Ah ! s'il en était de même de l'Empire.
Il s'offrit pour des billets à la Chambre. — Comment, dit-il, m'ayant à votre disposition, vous ne m'en avez rien dit ! — Je déteste demander. — C'est le seul moyen d'avoir. — Blanc ! télégraphiez à mon père que j'ai absolument besoin de quatre places pour la séance de demain, absolument besoin. Je m'assis sous un rayon de soleil qui me dorait toute entière. Cassagnac s'en va demain soir chasser le sanglier en Bavière. Il ment sans doute et ce n'est pas en Bavière qu'il va.
[Mots noircis : Je pris] sa lettre et je m'en allai chez Alexis avec maman et Dina. Alexis la prit, la flaira, me dit qu'elle était d'hier et que la personne qui l'avait écrite m'a vue ce matin et part demain pour un voyage. Quant à Pietro c'est extraordinaire. Il me dit d'abord qu'il ne voyait pas la personne et qu'elle était sans doute morte. Cela me remplit de joie. — Vraiment, morte? — Attendez Il recommença ses manèges et me dit qu'il le voyait enfin mais loin de l'Italie d'où cette lettre arrive. Cette lettre est écrite depuis longtemps, depuis lors il y a eu un grand bouleversement dans la vie de cette personne, une mort dans sa famille; des relations brisées avec moi. — Je le vois enfin. C'est un jeune homme militaire... il est loin, il est militaire., il voyage., et pas en chemin de fer ô non ! à cheval, oui à cheval il est entouré d'hommes étrangers, il n'y a pas de femmes, c'est à l'Orient.
Ça ressemble à la Serbie- Partant pour la Serbie... Ce jouvenceau galant Veut consacrer sa vie A punir le méchant Un jour donc il s'embarque Pieux comme un bedeau Les signes du ciel remarque Prend son léger fardeau. Une paire de caleçons Des chaussettes rapiécées Un fort vieux pantalon Et deux mouchoirs usés Son cheval sous lui trébuche Il est bien essoufflé Son gilet est en peluche Et son nez... est gelé, salé.
Ouf. Alexis prétend qu'il est excessivement malheureux. Mon père est parti ! Depuis quatre mois je respire pour la première fois ! — Vous avez tout ce qu'il faut pour être parfaitement heureuse physiquement. Mais votre moral souffre et vous n'êtes pas heureuse. Oh ! quel système nerveux, c'est effrayant. Vous êtes trop vive, vous voulez vivre trop vite. Vous avez (trop vrai) un besoin excessif d'affection et.... vous en manquez. Vous êtes extrêmement susceptible en... affection surtout et il n'y a rien de plus facile que de vous froisser. Votre nature a besoin... qu'on vous aime et on ne vous aime pas assez ou vous vous l'imaginez ainsi.- Alexis. Ah ! quel dommage que Paul et Vir... non, Paul de Cassagnac parte demain. Ce superbe créole avait un air soucieux et Alexis me l'a dit. Comment pouvait-il le savoir ? Hein ? Il s'en va demain, de plus il a dit qu'aujourd'hui il n'irait pas à la Chambre... Nous verrons...
Il est si drôle. — C'est dommage que nous ne vous verrons pas à Versailles -lui dit maman. — Qu'est-ce que ça fait ? — Ça fait qu'il nous serait agréable de vous rencontrer. — Qu'est-ce que ça peut vous faire ? — Ça, Monsieur de Cassagnac, dis-je, vous ne voulez-donc pas qu'on vous dise des choses aimables ? — Parce que je n'y crois pas. Il est si grand... si large, si gras, si noir. A peine avait-il refermé la porte qu'il s'éleva un concert de louanges et aussitôt il rentra comme un ouragan chercher ses gants. C'était détestable, heureusement je n'ai rien dit. [Quatre lignes cancellées]
Maman est si malade qu'on ne peut penser de l'emmener à Versailles. M. et Mme de Mertens nous vinrent prendre. J'étais habillée de blanc comme toujours, mais j'avais un bonnet de velours noir qui dorait admirablement mes cheveux blonds. Il pleuvait. Nous étions déjà en wagon lorsqu'arriva un monsieur décoré, jeune encore, un de ces Français par excellence moitié canaille moitié galant homme, aimable à l'apparence sec en réalité, bon pour tous, grossier et méchant au fond. Vaniteux et envieux, spirituel et stupide. — Permettez chère petite dit la baronne, que je vous présente M. Janvier de La Motte, chef de son parti et par conséquent votre ami. Je m'inclinai pendant que les autres présentations se faisaient autour de moi. — Y a t-il une place ? fit tout à coup une voix aigre du dehors. — Ah ! c'est mon fils, dit M. Janvier de La Motte, oui il y a une place, monte. Le fils fut présenté comme le père auquel il ressemble énormément. Un jeune homme fait de lait, de sang et d'encre. Des moustaches et une royale. Vingt-sept ou vingt-huit ans comme on l'a dit.
M. de La Motte père promenait ses yeux de moi à Dina ne sachant laquelle était elle . Je ne fis rien pour le renseigner, car tous deux me déplurent du premier abord. Le jeune député se prit à causer avec moi de choses de la politique. — C'est ce que me disait M. de Cassagnac hier - dis-je en réponse à une phrase. — Vous [Mots noircis: avez vu] Paul de Cassagnac, Mademoiselle ? — Oui, Monsieur. — Et... où cela? — Chez nous Qe dis chez nous pour la baronne, qui devait ignorer le déjeuner). — Chez vous ! Mon père: Paul de Cassagnac a eu l'honneur d'être présenté hier à Mademoiselle ! - cela fut presque crié et il semblait demander : Pourquoi m'avez-vous fourré là dedans puisque Paul de Cassagnac... — Oh, non, dis-je froidement, pas hier, mais il y a quatre mois.
Ce train de députés me rappela les trains du tir aux pigeons à Monaco seulement au lieu de fusil on a des portefeuilles. MM. de La Motte nous placèrent au premier rang à droite, au dessus des bonapartistes de sorte que nous étions juste en face des bancs républicains. La salle ou du moins le fauteuil du président et la tribune me rappelèrent encore le tir aux pigeons, seulement M. Grévy au lieu de tenir la ficelle des cages s'escrimait avec la sonnette ce qui n'empêcha point à la gauche d'interrompre plusieurs fois l'excellent discours du garde des Sceaux M. Dufaure. C'est un honnête homme et il a bravement et savamment lutté contre les infamies des chiens républicains. On discutait le budget des Cultes. Avec de l'attention et en me souvenant de ce que j'ai lu dans les journaux je fus de suite au courant. M. de La Motte père vint nous voir deux fois et nous indiqua toutes les célébrités de la salle.
S'il y a au monde une figure ignoble et repoussante c'est Gambetta. L'illustre faquin, le célèbre épicier, ne parla pas et pas un geste ne trahit sa pensée; il fermait les yeux et semblait dire : faites. Si on ne m'avait pas expliqué les côtés je les aurais reconnus moi-même. A gauche une meute de chiens féroces, sales et les plus mal élevés du monde, criant, hurlant, aboyant. Les uns tenaient leurs genoux entre leurs bras et semblaient dire : Oh ! je n'en peux plus ! Les autres se couvraient la face comme pour dire : Oh ! la, la. D'autres encore faisaient des gestes inexplicables qui signifiaient peut être: elle est bonne celle là ? Le centre gauche comme le centre droit est mélangé. La droite commence par des hommes beaux, bien faits, bien mis, au grand air et aux belles façons, ceux-là sont pour : Dieu et le roi, à l'extrême droite prennent place des hommes presque aussi bien que les premiers : les Miens. Tous ces partis me désespèrent !
Ne vous dissimulez rien, c'est une vraie entrevue de mariage. Et le cynisme du Père... m'épouvanta. Il se penchait à l'oreille de Mme de Mertens et lui disait un tas choses comme si je n'étais pas là et entre autre: — Elle est loin de déplaire à mon fils, ça j'en suis sür; seulement il faudrait savoir ce qu'elle pense de lui. Le rouge m'est monté au visage et je voulus me retourner et le mesurer du regard pour qu'il comprit ce que je pensais. Au lieu de cela je lorgnai le comte de Mon beau et sympathique légitimiste : homme profondément religieux et honnête. La séance a d'ailleurs été très calme. Il pleuvait toujours et au lieu de chercher un fiacre nous avons pris l'omnibus.
Le retour a été aussi choquant qu'étrange. Le Fils, sérieusement retenu, nous a laissé le Père, qui s'est conduit comme je n'ai jamais vu. Il parla des tailles, des mollets, des pieds, il prit mon pied dans sa main ainsi que celui de Dina et de la baronne. — Je parie que vous êtes admirablement faite, dit-il. — Oh ! monsieur vous allez un peu loin ce me semble, dis-je en riant pour ne pas être obligée à faire scandale. Alors ce fut pis, la vieille folle et le vieil imbécile parlèrent de ma constitution, de mon sang, de ma chair... comme d'une jument pour un haras. Ces chiens pensent que Cassagnac me plaît et ont la maladresse d'en médire. Cassagnac ne ment pas, il n'est pas allé hier à la Chambre et il est bien parti ce soir.
Le résultat de cette séance pour moi... oui, Rome de plus en plus adorée... fait place à la ville impure, mercenaire, matérielle. La belle vision... je me punirai par Paris. J'ai trouvé une photographie du cardinal lorsqu'il était plus jeune et... la ressemblance avec Pietro est si frappante que... cela m'a fait grand plaisir... L'ai-je vraiment aimé ? Je rentrai indignée et pestant contre les de La Motte et tous les Français... excepté Paul... de Cassagnac mais il est créole lui, et gascon. Maman l'a trouvé charmant et nous en avons bavardé jusqu'à la nuit. [//]: # ( 2025-07-22T21:30:00 RSR: Entry extracted from book 9 raw carnet, lines 6408-6625. The lunch with Cassagnac creates intimate atmosphere - Marie sits between him and Blanc, enchanted by Cassagnac's protective arm movement saving falling objects like he might save the Empire. Her clumsiness spilling wines on his place setting becomes playful banter about triple luck. Alexis the somnambule provides psychic readings confirming Antonelli's exile to Serbia ("à l'Orient"), inspiring Marie's mocking verse about his pathetic campaign with "des chaussettes rapiécées" (patched socks). The Versailles visit becomes a marriage interview with the La Mottes - father and son described as typical Frenchmen "moitié canaille moitié galant homme." At the Chamber session, Marie's keen political observations show her monarchist sympathies - republicans as "meute de chiens féroces" while the right displays "grand air et aux belles façons." The return journey becomes grotesquely physical with La Motte père examining women's feet and discussing their "constitution, sang, chair... comme d'une jument pour un haras" (constitution, blood, flesh... like a mare for breeding). Marie's discovery of young Cardinal Antonelli's photograph, strikingly resembling Pietro, triggers the haunting question "L'ai-je vraiment aimé?" The entry ends with growing preference for Rome over "la ville impure, mercenaire, matérielle" (Paris). )