Journal de Marie Bashkirtseff

## Lundi 28 novembre 1876
Je hais Paris. Peut être qu'en y restant quelque temps sans aller aux magasins cette haine passerait. A sept heures et demie je suis allée dîner chez les Boyd. Berthe m'avait invitée hier. Les Boyd sont une espèce de famille Benoîton. D'ailleurs j'en ai déjà parlé. Mme Boyd a fait une visite à maman. Berthe est de la société du cœur. C'est la première fois qu'ils me voient longtemps de près aussi je reçus sur ma taille, mes bras, mes cheveux, les compliments qu'ils méritent. Quant à Berthe elle ne parle que de la fille de la princesse Lise Troubetskoy dont le salon est bien connu à Paris. Depuis longtemps je n'ai vu des gens gais, naturels et convenables. Cette soirée me rafraîchit l'esprit et je revins dans notre "superbe premier" du Grand Hôtel plus calme et mieux disposée.
J'y trouvai Georges qui m'apporte le manuel de la Chambre, Silouettes à la plume. Voilà ce qu'on y lit de Janvier de La Motte fils, après J. de La Motte père dont on parle avec respect et considération lui rendant justice pour tous ses bienfaits dans son département : Louis Janvier de La Motte vingt-huit ans Segré (Maine et Loire) 7.313 voix. Conseiller général, non marié; à sa nomination est attachée, dit-on, la réussite d'un très riche mariage. Bonapartiste intransigeant, s'appuyant sur la démocratie, en un mot le fils de son père. Figure de séminariste poupard, sur laquelle on aurait appliqué des moustaches et un pince-nez: a toujours sous le bras une serviette de ministre qui ne la quitte pas : il fait son apprentissage.
Et maintenant vient Adolphe Granier de Cassagnac [Mots noircis: père et fils] "Attention c'est un confrère et un lettré dans la grande acception du mot. Granier de Cassagnac appartient à une famille de gentilshommes gascons. Son titre de noblesse lui a été longtemps contesté, mais c'était sans raison : ses parchemins sont en règle. Etc. Etc..." Paul Granier de Cassagnac fils trente-deux ans Condom (Gers) 9.818 voix. Journaliste, célibataire. N'a pour toute fortune que sa bonne plume de Tolède. Un d'Artagnan de lettres. Grand, fort, le nez au vent, la moustache en croc, cheveux très noirs et très -abondants, la peau brune, l'œil vif, un véritable Gascon par le geste, l'accent et la bravoure. A servi l'Empire avec un dévouement de soldat et le sert encore en enfant perdu, indiscipliné et mauvaise tête. Très raide dans ses polémiques, trop raide pour un homme qui a des visées politiques. On compte beaucoup sur sa fougue et sa jeunesse pour faire du scandale à la nouvelle Chambre. On espère qu'il sera le d'Artagnan de la tribune comme il était celui de la presse. M. de Cassagnac pourra bien faire mentir ces pronostics. Maintenant qu'il a quitté les aventures du journal pour monter sur la scène de la politique sérieuse, nous ne serions pas étonnés de le voir imiter ces fils de famille qui réunissent leurs amis à un dernier souper pour enterrer leur vie de garçon, et qui deviennent ensuite d'excellents maris et des... pères de famille modèles. M. de Cassagnac est chevalier de Légion d'honneur depuis 1869, il a combattu à Sedan et a été prisonnier en Allemagne. Il a eu beaucoup de duels dont il se repent. Fait volontiers des excuses à ses adversaires, mais seulement après les coups d'épée.
Ça me rappelle que maman m'a menée chez le Dr Fauvel, que le dit docteur m'a examinée la gorge avec son nouveau laryngoscope, qu'il m'a déclarée atteinte d'un catarrhe, d'une laryngée chronique etc. (ce dont je ne doute pas vu le mauvais état de ma gorge). Et que pour me guérir il me faut six semaines de traitement énergique. Ce qui fait que nous passerons l'hiver à Paris. Hélas !
C'est mon père qui est charmant. D'abord il m'a fait dépenser de l'argent pendant que j'étais chez lui, ensuite il n'a pas payé mon voyage, et comme il avait honte il appela Alexandre, se mit à l'embrasser et à l'assurer qu'il me rendrait mes dépenses. Il pouvait ne pas le dire, on ne lui demandait rien. Ensuite il permit à son Kousma d'accompagner ces chevaux de malheur. J'ai payé le trajet et Kousma. Et à présent voilà que maman décachette une lettre de cet homme à Bashkirtseff. J'attends vos ordres, Monsieur, arrêté au milieu du chemin. Quant à Chocolat je l'ai, toujours selon vos ordres renvoyé à Poltava." Sans compter que mon cher père m'a forcée de donner cinq cents roubles à Kousma, que Kousma est en train de manger en route. Voilà, sur ma foi, un beau cadeau ! Quant à Chocolat. Ah ! brigand de malheur je te le redemanderai par la police. Oh ! mais quel lâche ! Toute sa libéralité consiste à faire servir une bouteille de champagne : — Vous avez éloigné de votre fille tout le monde, pour qu'on pût dire qu'on n'en avait pas voulu. Vous l'avez cachée car vous ne vouliez pas qu'on la vit telle qu'elle est, n'ayant pas, vous-même donné un sou pour son éducation, " disait maman". Et il répondait par des petites plaisanteries plates et révoltantes, sans jamais nier ou s'expliquer. Seigneur Jésus, quel homme est mon père ! [//]: # ( 2025-07-22T21:40:00 RSR: Entry extracted from book 9 raw carnet, lines 6761-6834. Marie's hatred of Paris crystallizes after the marriage interview experience. The refreshing evening with the Boyd family (Berthe's "société du cœur") provides natural gaiety. The parliamentary manual "Silouettes à la plume" offers devastating profiles: La Motte fils described as having a "Figure de séminariste poupard" with ministerial portfolio always under his arm, his nomination tied to "la réussite d'un très riche mariage." Cassagnac's profile glorifies him as "Un d'Artagnan de lettres" - tall, strong, Gascon gentleman with dueling history and prison experience in Germany. The medical consultation with Dr. Fauvel reveals chronic laryngitis requiring six weeks' treatment, forcing a Paris winter. Her father's latest betrayal involves abandoning Kousma and the horses mid-journey, forcing Marie to pay all expenses while he offers only champagne. Her mother's accusation cuts deep: "Vous avez éloigné de votre fille tout le monde... vous l'avez cachée... n'ayant pas, vous-même donné un sou pour son éducation." Marie's cry "Seigneur Jésus, quel homme est mon père!" shows her complete disillusionment with paternal support. )