Journal de Marie Bashkirtseff

Il n'y a pas de soleil ! Il y a deux ou trois ans je détestais le soleil, à présent je ne peux pas être heureuse sans lui. Nous sommes allées à l'ambassade russe, demander l'adresse de Julie Benkendorff. Elle est en Russie.
Chocolat attire l'attention de tous ces fichus Prussiens. Nous nous sommes promenées dans le jardin de Neuenhagen. Je m'amuse à barbouiller l'allemand. On nous a conduites ensuite à Bellevue-Schloss où il y a le mausolée du roi Frédéric et de la reine Louise. L'intérieur du monument produit un effet singulier, on perd la tête en y entrant, on ne sait si ce qu'on voit est réfléchi dans une glace ou si c'est en réalité. Cela tient au plafond qui est en verre bleu et éclaire si étrangement qu'on se croit dans une vapeur extraordinaire. Le parc est beau et tout le chemin jusqu'à Berlin est une magnifique allée avec des contre-allées et des chemins coupant en tous sens le bois.
Non, je ne suis pas faite pour vivre dans le nord. La Russie m'effraie et l'idée de me séparer de ma tante me fait de la peine bien que nous n'échangions pas cent mots par jour. Toute la journée je suis dans un livre et ma tante reste sans dire un mot de peur de me déranger. Elle ne lit pas, elle ne travaille pas. Il faut être faite tout particulièrement pour pouvoir rester des journées entières sans bouger et sans parler, fumant une cigarette et de temps en temps regardant par la fenêtre.
Je suis engourdie et abrutie.
Le cardinal Antonelli est très malade.
Et de nouveau, tout ce qui m'a agitée à propos de Rome et de Pietro, m'agite.