Vendredi, 28 juillet 1876
Berlin me rappelle Florence. Attendez ! Il me rappelle Florence parce que j'y suis avec ma tante comme à Florence et j'y mène la même vie.
Avant tout nous avons visité le musée. Je ne m'attendais à rien de pareil en Prusse, soit par ignorance, soit par prévention. Comme toujours ce furent les statues qui me retinrent le plus longtemps et il me semble que j'ai un sens en plus que les autres hommes, une faculté spécialement destinée à la compréhension des statues.
Il y en a une dans la grande salle, que j'ai prise pour Atalante à cause d'une paire de sandales qui semblent là indiquer le sens principal (mais l'inscription porte le nom de Psyché), c'est égal, Psyché ou Atalante, c'est une remarquable figure comme beauté et naturel.
Après les plâtres grecs nous avons passé plus loin, j'avais déjà les yeux et l'intelligence fatigués et je ne reconnus la partie égyptienne qu'à ces lignes pressées et fuyantes qui rappellent les cercles produits dans l'eau par la chute d'un objet.
Rien de plus terrible que d'être avec quelqu'un qui s'ennuie de ce qui vous amuse. Ma tante se pressait, s'ennuyait, grognait. Il est vrai que nous avions marché deux heures. Ce qui est très intéressant c'est le musée historique des miniatures de statues, et puis les anciennes gravures et les portraits miniatures. J'adore cela. J'adore les portraits et, en les regardant, ma fantaisie fait des voyages incroyables, se transporte à toutes les époques, s'invente des caractères, des aventures, des drames... mais assez.
Puis les tableaux.
Nous sommes arrivés au moment marqué pour la perfection de la peinture, l'idéal de l'art.
On a commencé par des lignes dures, des couleurs trop vives et pas liées entre elles, et l'on est arrivé à une mollesse qui frise la confusion. Il n'y a pas encore eu, quoiqu'on dise et crie, il n'y a pas encore eu de copie fidèle de la nature. Il faut fermer les yeux sur tout ce qui a été fait entre le genre primitif et le genre moderne et ne considérer que ces deux.
La dureté, les couleurs aveuglantes, les lignes rudement tracées, voilà pour le premier. Le moelleux, les couleurs si liées entre elles qu'elles perdent beaucoup de relief, peu de lignes. Voilà le second.
A présent il faudrait pour ainsi dire prendre avec le bout du pinceau les couleurs trop vives des tableaux anciens et les transporter sur les fadeurs modernes. Alors on aurait la perfection. Il y a encore le genre tout à fait nouveau qui consiste à peindre par taches. C'est une grave erreur bien qu'avec son aide on obtienne quelque effet. Dans les nouveaux tableaux les objets positifs, tels que les meubles et les maisons ou églises, ne sont pas compris. On dédaigne la précision des décors et on produit une espèce de dépravation des lignes, on estompe trop (on peut estomper sans faire l'usage de l'estompe), ce qui fait que les figures contrastent peu et semblent aussi mortes que les objets qui les entourent, car ces objets n'ont pas assez de précision et semblent ne pas être complètement assis et immobiles.
Alors ma fille, puisque tu comprends si bien ce qu'il faut pour faire de la perfection... Soyez tranquille, je travaillerai et, ce qui est mieux, je réussirai !
Je suis rentrée extrêmement fatiguée après avoir acheté trente-deux volumes anglais, en partie traduits des premiers écrivains allemands.
— Déjà ici une bibliothèque ! s'est écriée ma tante épouvantée.
Plus je lis plus j'ai envie de lire et plus j'apprends, plus j'ai de choses à savoir. Je ne dis pas cela pour imiter certain sage de l'Antiquité. Je sens ce que je dis.
Me voilà en Faust. Un antique bureau allemand devant lequel je suis assise, des livres, des cahiers, des rouleaux de papier...
Où est le diable ? Où est Marguerite ? Hélas ! le diable est toujours avec moi, ma folle vanité, voilà le diable. O ambition non justifiée !
Inutiles élans vers un but inconnu !
Je déteste en tout le milieu. Il me faut ou une vie... bruyante ! ou le calme absolu.
Je ne sais à quoi cela tient, mais je n'aime pas du tout Antonelli, non seulement je ne l'aime pas, mais je n'y pense plus, et tout cela me semble un rêve. Mais Rome m'attire, je sens que là seulement je pourrai étudier. Rome, le bruit et le silence, la dissipation et la rêverie, la lumière et l'ombre... a... attendez... la lumière et l'ombre, c'est clair, où il y a la lumière il y a l'ombre et vice versa... non ! [mots rayés] Mais je me moque de moi, c'est positif ! Il y a de quoi. Tant que je voudrai ! Je veux aller à Rome, le seul endroit du monde qui convienne à mes dispositions. Le seul que j'aime pour lui-même.
Le musée de Berlin est beau et riche mais le doit-il à l'Allemagne ? Non, à la Grèce, à l'Égypte, à Rome !
Après la contemplation de toute cette Antiquité, je me suis mise en voiture avec le plus profond dégoût pour nos arts, notre architecture, nos modes. Si on prenait la peine de s'analyser en sortant de pareils endroits on trouverait qu'on pense comme moi. Pourquoi vouloir s'identifier aux autres ?
Tout en n'aimant pas la sécheresse et le matérialisme des Allemands, il faut leur reconnaître bien des qualités, ils sont très polis, très obligeants. Et ce qui me plaît surtout c'est ce respect qu'ils ont pour les princes et leur histoire, cela tient à ce qu'ils sont vierges de l'infection qu'on nomme république.
Rien ne vaut une république idéale, mais la république est comme l'hermine, la moindre tache la tue. Et trouvez-moi une république sans taches !
Non, cette vie-là est impossible, c'est un affreux pays. De belles maisons, des rues larges mais... mais rien pour l'esprit ou l'imagination. La plus petite ville d'Italie vaut Berlin.
Ma tante me demande combien j'ai écrit.
— Cent pages, je crois, dit-elle.
En effet j'ai l'air d'écrire, mais non, je pense, je rêve, je lis puis j'écris deux mots et comme cela toute la journée.
C'est singulier comme je comprends les bienfaits de la République depuis que je suis bonapartiste. Non, vrai, la république est le seul gouvernement heureux, seulement en France il est impossible, d'ailleurs la République française est bâtie dans la boue et le sang. Voyons, ne pensons pas à la république, c'est que j'y pense depuis tantôt une semaine, car enfin, voyons, la France est-elle plus malheureuse depuis qu'elle est en république ? Non, au contraire. Eh bien alors ?
Et les abus ? Il y en a partout. Ce qu'il faut c'est une bonne constitution libre et un homme à la tête, qui gouvernera peu et qui sera comme une belle enseigne, qui n'augmente pas la valeur du magasin mais qui inspire la confiance et est agréable à l'œil. Or un président ne peut être cela. Mais assez pour ce soir, une autre fois, quand j'en saurai davantage, je dirai plus.
La rage me prend quand je pense à la façon indigne dont m'a traitée Antonelli.
Mes lèvres, mon premier baiser, mon premier Je vous aime !
Oui, toutes ces abstractions si précieuses pour qui est un peu sensible et fière, ont été bien mal placées. Elles sont inappréciables parce qu'on ne peut pas les avoir une seconde fois. Et tout cela perdu, je dis perdu parce que l'homme n'a rien compris. C'est ce qui me tourmente. N'est-ce pas qu'il a agi comme un misérable et qu'il est un misérable. Méprisable caractère, et je n'ai pas compris... si, mais j'espérais toujours le changer, je désirais tant me tromper, j'attendais qu'il devînt un homme et non un animal méprisable, insignifiant. Et c'est pour une pareille créature que je me suis salie ! Juste ciel !