Journal de Marie Bashkirtseff

Je ne savais où me mettre, j'ai acheté un livre et j'ai donné une leçon à Chocolat. Il dit que ça l'amuse ! Ça m'a fait passer une demi-heure.
J'ai télégraphié hier à mon père le priant de venir à ma rencontre. Voici sa réponse : « Probablement vous voulez me faire affront, comme vous voulez. Je ne puis pas venir. Bashkirtseff. »
Et voici la mienne : « C'est vous qui me faites affront par vos méchantes suppositions. Je suis trop bonne en supportant ces impertinences. Bashkirtseff »
A peine eus-je envoyé cette dépêche que j'en reçus une autre : « Si vous allez directement de Volotchisk chez moi, votre frère vous accompagnera... télégraphiez quand. Bashkirtseff. »
Eh bien ?
Maman envoie une lettre d'Alexandre dans laquelle il parle du procès. On ne songe à rien moins qu'à prendre en tutelle tous les biens pour que, ne recevant plus les rentes, nous soyons obligés de retourner en Russie. Je sais bien que le mieux c'est d'y aller, si on m'avait écoutée on y serait allé il y a longtemps et tout serait fini. Mais il ne s'agit pas ici de regretter le passé ou de pleurer l'avenir. Il faut soigner le présent. Eh pardieu ! j'y vais !
Rien de plus triste que Berlin. La ville porte un cachet de simplicité... de simplicité laide, disgracieuse ; tous ces innombrables monuments qui encombrent les ponts, les rues et les jardins, sont mal placés et ont l'air bête. Berlin a l'air d'un tableau à horloge où, à certains moments, les militaires sortent de la caserne, les bateliers rament, les dames en chapeau-capote passent, tenant par la main de vilains enfants.
A la veille d'entrer en Russie, de rester seule sans ma tante, sans maman, je faiblis et j'ai peur. La peine que je cause à ma tante me chagrine. Le procès, l'incertitude, tout cela... et puis, et puis, je ne sais pas, mais je crains que je ne change rien !
L'idée de recommencer après mon retour la même vie qu'avant, cette fois sans espoir de changement, sans avoir cette « Russie » qui me consolait de tout et me donnait quelque force... Mon Dieu ayez pitié de moi, voyez l'état de mon âme et soyez bon.
Dans deux heures nous quittons Berlin. Demain je serai en Russie. Eh bien, non, je ne faiblis pas, je suis forte..., seulement si j'allais en vain ? Voilà qui est mal. On ne doit pas désespérer d'avance.
Ah ! si quelqu'un pouvait savoir ce que je sens !... Mais pour cela il faudrait avoir passé ces deux années comme je les ai passées, et encore !
Tant que le procès traîne... mais le dénouement va arriver et alors... alors le jugement, le scandale ! Et moi ! Et moi ! !
Grand Dieu et Sainte Vierge, miséricorde.