Journal de Marie Bashkirtseff

Jusqu'à mon départ je prends les leçons de chant tous les jours. Maman est allée à Monaco, ma tante est restée, car je lui ai dit de rester et, sentant mon ennui et mon chagrin, elle ne me contrarie jamais.
A dîner on a fait une espèce de concile pour juger les hommes, lesquels sont coupables ou non. Ma tante ne voulait pas entendre parler de l'innocence.... morale de Pietro et le classait parmi les dévergondés de Rome. Nous les avons tous passés en revue. Doria et Bruschi ont été déclarés innocents, tandis que Torlonia, Don Alphonso, Belmonte, Pizzardi... Oh ! Car il y a des hommes innocents, moralement bien entendu. Il y en a qui le sont tout en étant dépravés de corps, car ils n'emploient aucune de ces petites roueries et de ces grandes scélératesses comme M. Émile d'Audiffret, qui voit partout le mal, qui dans chaque parole met et trouve un second sens, qui calcule ses moindres gestes.
A propos de Pierre Antonelli on parla du cardinal. Car Pie IX est bien malade, on parle déjà de son successeur et le local pour l'élection est choisi. Collignon se doute bien Je quelque chose, aussi je parus enchantée et racontai comment le cardinal Antonelli deviendra pape et alors je serai sa nièce, autrement je ne veux pas en entendre parler. Nièce de pape ! ! Et en réalité si le cardinal devenait pape, ce serait un grand malheur pour moi, je ne me consolerais jamais, je ne pardonnerais jamais aux miens d'avoir donné sujet à la médisance et de m'avoir empêché de devenir nièce du pape ! Non, j'espère que le successeur de Pie IX ne se nommera pas Jacques.
Collignon alla se promener au jardin, je m'assis près de Dina et débutai en annonçant un grand mal de tête ce qui est vrai. — En vérité, dis-je, je ne comprends pas ce qui en est avec Antonelli. — Comment ? demanda Dina qui savait très bien mais voulait provoquer une explication et me faire plaisir en soutenant la conversation que je voulais avoir. — Il ne vient pas, dis-je. — Je te dis qu'il est encore au couvent. — Et pourquoi ? — Les dettes peut-être.. — Non, tout est payé. — Ah? — Oui sans doute, d'ailleurs il ne peut être au couvent, ce sont des bêtises. — Et si on l'a enfermé ? — Et pourquoi ? demandai-je en la fixant. On sait, ses parents savent qu'il m'a demandée en mariage et qu'il devait venir à Nice. — Il viendra plus tard, sans doute... — Il savait que dans un mois j'allais en Russie, le mois est écoulé. — Alors je ne comprends pas. — Enfin, ma chère, on ne fait pas comme ça une demande en l'air, tu comprends.. — Oui, mais... — Mais je sais... seulement je voudrais savoir ce qu'on leur a écrit de Nice. Je serais vraiment curieuse...
Ma tante qui entrait en ce moment se garda bien de demander : Quoi ? pour se mettre au courant, elle devinait bien aussi, elle alla se mettre tranquillement près de la fenêtre. — Mais qu'aurait-on pu écrire ? demanda Dina. — Rien, dit ma tante. — Non, on n'aurait qu'à écrire la vérité. Un procès scandaleux, des scandales à Nice et reçus nulle part. Mais avec un seul de ces trois griefs on fait tomber les gens à la renverse. Sans doute vous, vous vivez en dehors de tout et dans une ville comme Nice, vous ne comprenez pas cela, mais mais des gens posés, sérieux, ne regardent pas cela d'un œil aussi indulgent. — Antonelli est un vilain garnement, il se sera attardé avec des cocottes. — Oh ! ma tante, voilà que vous commencez à radoter, ces choses-là ne sont bonnes à dire qu'à dîner, devant tout le monde. — Alors, si c'est ça, ça ne vaut pas la peine d'en parler ! C'est inutile même de se souvenir de pareils (un mot), de pareils (un autre mot). — Ma tante, je sais bien que vous savez plus que moi des charmantes expressions comme celles que vous venez d'employer, aussi je ne veux pas vous faire concurrence et c'est plus qu'inutile de dire des saletés. Seulement je vous répète... — On n'a rien pu écrire, nous ne faisons rien. — Voilà I voilà justement, si vous faisiez quelque chose ce serait mieux. On n'a eu qu'à écrire la vérité, je vous ai donné trois saletés et avec l'une d'elles seulement on peut faire songer des honnêtes gens. — Ce n'est pas cela, interrompit Dina, Antonelli pourrait venir s'il l'avait voulu, surtout à présent. — Surtout à présent, il ne pourrait pas. — Oh ! ma chère. — Sans doute, on l'aura appelé et on lui aura dit que ça ne se pouvait pas. — Il n'obéirait pas... — Avant. A présent c'est autre chose, à présent il est sage, on aura menacé de déshériter... et c'est sérieux cela... Voyez, continuai-je en m'adressant à ma tante, vous dites qu'il y en a qui ne vont nulle part et qui se marient, mais rester chez soi par caprice ou par nécessité sont deux choses différentes.
D'ailleurs vous voyez bien qu'on ne se marie pas, Antonelli n'est pas un parti pour moi, c'est connu, mais supposez que je rencontre un homme convenable et que la même histoire se répète ? Prenez garde, madame, je ne suis pas disposée de souffrir de pareils affronts à cause de votre conduite ! — A cause de notre conduite ! — Oui, à cause de votre conduite. Vous ne me donnez rien et vous me prenez tout ! Vous causez scandale ! — Scandale ! — Je le crois bien, pensez-vous donc que Mme de Camprien ne sache rien et n'aille pas raconter par la ville. — Oh ! s'écria ma tante triomphante, qu'on te dise, que maman te dise ce qu'on a dit à Mme de Camprien, on a dit qu'on refusait !
— Madame, vous dites des bêtises. Je comprends que vous passiez sous silence cette triste aventure, bien ; vous n'en parlez pas à la maison et vous croyez que l'on n'en parle pas, que Mme de Camprien garde tout pour elle-même. Et tout ce tapage qu'on a fait en ville, car elle a raconté à tout le monde, et pensez-vous qu'elle n'en sache pas la fin, le dénouement ? Mais si une pareille chose arrivait à Mlle Skariatine, ou Boutowsky, ou Howard, ou Leech, vous seriez la première à crier sur les toits que le voilà, un scandale, elle a été refusée par son fiancé, elle a été abandonnée, on n'en a pas voulu. Vous en parleriez et vous espérez que les autres s'en priveront. — Mais tu ne lui as pas donné parole. — Non... mais c'est égal. — Tu lui as dit dans un an. — Oui, je lui ai dit que si je l'épouse ce sera dans un an, mais je n'ai pas dit que dans un an je lui donnerais mon consentement. On attend un an pour une certitude. Mais comment voulez-vous que je dise : dans un an je dirai oui ou non. Même Bruschetti n'a pas voulu de cela quand je le lui ai dit ; et le lendemain il m'écrivit, demandant au moins une parole d'espoir, de certitude. Je ne l'ai pas accepté mais je ne l'ai pas refusé, or vous comprenez que c'est assez. Ne pas aller dans le monde, j'accepte encore cela, mais subir une pareille honte ! Il n'y en a pas de plus grande pour une jeune fille.
Ma tante balbutiait je ne sais quoi car jamais je ne m'étais expliquée au sujet d'Antonelli. — Vous croyez que c'est facile à avaler une pareille chose, disais-je la tête baissée, vous ne me donnez rien et vous m'exposez au scandale. Car c'est un affreux scandale. Si vous le passez sous silence à la maison, les autres ne vous imitent pas. Vous êtes la première à commenter la rupture du mariage de la nièce de Patton, et vous pensez que les Patton ne savent rien de nous et ne parlent pas ! Vous fermez les yeux et vous croyez qu'on ne vous voit pas. Mais c'est sur moi que tout cela retombe, c'est ma réputation qui en souffre ! Et que me donnez-vous en échange ! Toutes vos saletés retombent sur ma tête. Ah ! vous croyez que c'est facile à avaler ; il ne faut pas se faire illusion, je suis bel et bien scandaleusement abandonnée, et vous pensez que... Ah ! Dieu.
Dina me regardait avec étonnement, elle ne s'était pas rendu compte de la façon dont je prenais la chose et n'en revenait pas encore de m'entendre exposer la vilaine position telle que je la pensais et comme pensait tout le monde sans oser se le dire même tout bas. Ma tante ne trouvait rien à répondre et baissait la tête.
Oh ! que ces brutes comprennent une fois pour toutes la vérité ! Je parle en riant de couvent et de mort, je pourrais bien en parler un jour sans rire. Qu'on ne me pousse pas au désespoir. Qu'ils comprennent une fois dans leur vie qu'on ne peut pas vivre ainsi, qu'on n'a pas le droit de négliger l'opinion publique quand on a des enfants. Ils ne se fichent de rien, mais moi, moi ! Moi qui n'ai rien fait, moi, c'est sur moi que tout retombe !
Méprisez les préjugés, la vanité ! Mais une vie simple ! Et comment vivre ! Entre quatre murs, tout le temps, toute la vie ! Des robes et... des robes ! Car enfin pourquoi vit-on ?
C'est, direz-vous, pour faire le bien, rester tranquille, faire le bonheur des autres et le sien. Puis aimer un honnête homme et lui être une femme fidèle et douce. Ah ! je vous y prends ! Bien, bien... Mais puisque tout cela m'est refusé !
Rien, rien, rien ! Je ne demande pas la vie frivole et mondaine, je la désire peut-être mais ça ne regarde personne, je veux seulement une vie ordinaire comme tous les honnêtes gens ! Ce n'est pas l'impossible, cela ! [//]: # ( 2025-07-19T20:30:00 RSR: Entry extracted from book 8 raw carnet, lines 5104-5238. Daily voice lessons started. "Concile" to judge men's moral character - Doria/Bruschi innocent, Torlonia/others corrupt. Discussion of Pope Pius IX's illness, papal succession. Marie fantasizes about being "nièce de pape" if Cardinal Antonelli elected. MAJOR FAMILY CONFRONTATION: Detailed discussion with Dina about Pietro's absence, family's damaged reputation. Marie brilliantly articulates how the scandal affects her specifically - "scandaleusement abandonnée." Powerful argument that family causes scandal while giving her nothing in return. Strategic breakdown to educate family about social consequences. )