Journal de Marie Bashkirtseff

En me tenant occupée j'ai éloigné les oisives rêveries.
J'ai fini le portrait de Collignon, pendant cette dernière séance arriva Bihovetz avec tous les miens ; il paraît que le billet de faire-part avant d'avoir été pris par moi, était tombé entre les mains des Patton. Ceux-ci s'en remuèrent jusqu'au fond des entrailles et la vieille Patton envoya à la pharmacie, chez la couturière et chez le prêtre pour savoir quand serait l'enterrement mais comme ces trois dirent qu'il n'y avait personne de mort, elle alla jusqu'à s'informer chez nos domestiques et Ambroise répondit que non seulement Mlle Dina était vivante mais qu'elle mangeait « même des asperges ». Ceci produit un vacarme épouvantable mais comme je riais renversée dans mon fauteuil, le général se mit à rire aussi criant qu'il n'avait jamais entendu faire une pareille farce. Ceci surpasse tous les trucs qu'il connaît, comment ! C'est Dina elle-même qui répand le bruit de sa mort et on la croit. Cette gaîté gagna tout le monde et le dîner se passa sans querelle domestique.
Et le soir nous allons tous à la promenade. Moi, Dina, ma tante, Bihovetz et Walitsky. Bihovetz est un homme charmant, tout l'amuse, il rit et faire rire. Dina demande tout haut Galula, nous allons jusqu'à la place Masséna à pied et, là, montons en fiacre. En vrai couturières niçoises, sans chapeau. Hasford, qui est un homme correct, en a été sans doute scandalisé.
Ce fichu Rumpelmayer qui est fermé ! On se contente de limonades à la Maison Dorée qu'on nous apporte dans la voiture, puis on reprend la promenade par cette nuit si belle, si pure, qu'on se sent tout joyeux.
Et une fois à la maison le général se met au piano et je chante. Jusqu'à ce soir il ne m'avait jamais bien entendue. Après la note soutenue de Mignon il y en a une autre qu'on doit filer aussi longtemps que possible et à mesure que je rentrais dans le piano absolu du fortissimo, Bihovetz ouvrait de grands yeux en regardant ma bouche.
Quand j'eus fini en mourant il me prit les mains et me félicita sincèrement. Je sentais moi-même avoir fait presque du surnaturel.
D'ailleurs ce matin encore Cresci a été tout étonné de trouver en moi la voix, la diction et le sentiment, réunis à une oreille des plus justes. En Russie on va me forcer de chanter, il est donc prudent de préparer quelques morceaux avec Cresci. Il va sans dire que je veux sérieusement étudier pour la scène. Vous devez vous souvenir que cela a toujours été mon rêve, car c'est un moyen glorieux de me créer cette célébrité après laquelle je soupire. Oui, mais c'est si long ! Deux ans au moins. Je ne suis pas forte, il faut poser la voix et me ménager beaucoup.
Je voyais avec une espèce de satisfaction féroce chez moi les symptômes des maladies de poitrine. Je n'en veux plus ! Cette voix splendide, ce don du ciel, ce bijou inappréciable, cette grâce divine, je n'ai pas le droit de la perdre, elle ne m'appartient pas. De même que je dois me faire sculpter nue, je dois ménager ma santé pour chanter.
Laurenti ne m'a pas flattée quand il a dit que j'avais une voix sympathique, des notes hautes argentines et basses de velours, une voix qui « vous empoigne l'âme », il n'a pas menti car il a impitoyablement détaillé tous les défauts de mon chant et ajouta que cette voix n'était pas encore tout à fait formée.
Cette ressource splendide, ce pis-aller royal m'ont ravi l'âme. Je ne sais que m'épanouir comme une fleur au soleil et remercier Dieu.
J'ai chanté la sérénade de Don Pasquale, trois romances russes, la célèbre Povera Maria de Forti (cette chanson chantée par l'auteur a fait pleurer toutes les dames romaines). La Riconosenza, un superbe air qui me permet de faire mes vingt notes, c'est-à-dire trois octaves moins deux notes. Ajoutez à cette étendue, la force, la souplesse et...
Eh bien, on ne dira pas que je ménage ma modestie. C'est égal. Je sais ce que dis. Un mariage couperait court à toutes ces idées de scène et de gloire. Et... peut-être même, tout est pour le mieux. Je ne suis pas folle pour négliger ma voix. Je vais tâcher d'amener mon père, de nous faire une vie supportable pour me faire patienter, pour me conserver la santé et pour me permettre de ne pas me marier si tôt... à moins, vous comprenez que ce soit un Hamilton ou un roi... alors...
Les miens n'aiment pas quand je parle d'Antonelli et de mon amour pour Rome...
Comme il est dans mon caractère de poursuivre ce qui fuit, voyant qu'on voulait éviter cette conversation je m'aventurai jusqu'à dire qu'on ne pouvait juger de moi ni par ma conduite avec Bruschetti ni par ma conduite avec Antonelli, l'un me déplaisait plus que les autres et l'autre me plaisait plus que les autres.
— Antonelli est un enfant, se hâta de dire ma tante avec un regard fuyant.
Enfant, enfant, il n'en est pas moins vrai que je me suis salie convenablement avec cet enfant. Ah ! si je savais que le scandale n'est pas grand, qu'on n'en parle pas, qu'on n'en a pas trop parlé, qu'on n'a pas publié une rupture de mariage honteuse, je ne me tourmenterais pas du tout.
Oh ! j'espère qu'il n'y a pas eu tout ce bruit que je redoute et pourtant le Sauvage et le Lion , et l'amitié de ce dernier avec le Tigre *, tout cela ne promet rien de bon.
D'ailleurs si je reviens à Rome comme il convient, tout s'effacera.
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Le Tigre c'est Torlonia.
O ma voix ! De combien de choses et d'hommes elle me fera triompher. Le triomphe de la scène c'est la toute-puissance, c'est la domination, c'est la divinité.
Dieu, pardonnez mon orgueil.