Est-il défendu de désirer d'être respectée et de haïr d'être crachée dessus ! ! !
Comme je suis folle, je me tue à prouver ce que personne ne nie. Personne ne conteste cela et je m'élance en dehors de moi-même, en dehors de ma peau pour défendre mon opinion...
Est-ce mon opinion ? Non, c'est l'opinion du monde entier ; c'est une chose si naturelle qu'on n'en parle même pas.
J'ai beau dire, je ne puis me faire à l'idée que c'est à moi qu'arrive ce scandale. Ma peau se crispe à l'idée que je suis écorchée par toutes ces langues de Nice ! Car je sais qu'on s'occupe malheureusement de moi, qu'on s'est toujours occupé de moi !
Est-ce possible ? Les scandales et l'insouciance des autres ne leur font rien à ces autres, mais c'est sur moi que tout cela tombe, justement sur moi ! Moi qui m'étais mentalement isolée de tout cela et qui pensais, folle que j'étais, que j'étais en réalité isolée.
Mais je ne veux pas souffrir cela ! Mais où aller ? Que faire ? Est-il possible qu'à cause de cela tous les chemins me soient fermés.
Oh ! Pourquoi cette malédiction ! O mon Dieu, ô Jésus, ô Sainte Vierge, ayez pitié de moi ou faites-moi mourir.
Je me demande si ma tante a parlé à maman de ma sortie d'hier.
Chaque fois je crois que c'est fini et que je ne vais plus y penser, et j'y pense toujours, à ce maudit scandale !
Je suis vivement intéressée par la lecture d'un roman anglais : Mademoiselle Mari. Cela se passe en 46, on parle de Pie IX, qui n'était pas encore pape, et de politique. Quant à l'histoire amoureuse, elle commence exactement comme la mienne. Le théâtre et les regardations d'un jeune comte, neveu d'un monsignor, qu'on ne voit jamais le jour de sorte qu'on le prend pour un mirage. Seulement l'héroïne est différente, c'est une pauvre orpheline de seize ans qui mourait de faim avec son frère infirme quand elle a été recueillie par une riche veuve anglaise. Elle ne me ressemble que par sa voix, et son désir de devenir cantatrice. Dans ce livre on parle de Rome, de ses villas, de la campagna... et mon cœur bat et je me lève agitée et je m'écrie qu'il n'y a rien de plus grand, de plus étrangement poétique, de plus splendide que Rome.
Je me moquais quand on me vantait l'Italie et je me demandais pourquoi on faisait tant de bruit de ce pays et pourquoi on parlait - on comme de : quelque chose d'à part. C'est que c'est la vérité. C'est qu'on y respire autrement. La vie est autre, libre, fantastique, large, folle et languissante, brûlante et douce comme son soleil, son ciel, sa campagne. Aussi je m'élève sur mes ailes de poète (je le suis quelquefois tout à fait, et presque toujours par un côté quelconque) et je suis prête à m'écrier avec Mignon : « Italia ! Reggio del ciel ! « sol beato... »
Vous me direz que l'Italie me plaît parce que j'aime en Italie, non, puisqu'en allant à Florence et en arrivant à Gênes j'ai reçu « un coup de foudre ». J'aime Nice, mais Nice c'est l'Italie... déguisée.
Vous savez, Giro fia s'est approché hier de maman à Monaco avec bien des politesses, s'excusant de n'avoir pas encore fait de visite. Ma tante est allée à Monaco le soir, et mes deux mères ont joui de la société de ce charmant impertinent et de celles de Laurenti et de M. Lacroix, le banquier, qu'on a dernièrement présenté. Elles me disent que Girofla a pâli, que son nez n'est plus aussi pointu, qu'en général il a embelli, que « c'est un beau garçon, joli, joli comme un cœur et pâle ». Elles espèrent me distraire par cet homme. Je sais bien qu'il est beau mais ce n'est pas cela qui m'occupe.
Je suis sortie, j'avais un caprice à satisfaire, une envie de voir Gautier. Je descendis de voiture et marchai avec Collignon, en passant les bains Georges je m'arrêtai causer avec la vieille et voir ce qu'il y avait sur la plage. Gautier, qui se retourna, me salua et se rassit pensant que j'allais descendre et prendre ma place parmi ces gens comme l'année dernière mais je me contentai de regarder de la promenade et je remontai en voiture satisfaite d'avoir vu Gautier.
Je suis d'une humeur atroce, je ne [me permettais de] rien dire à mes mères, loin de me maîtriser je me laisse aller pour qu'elles sachent que je n'en peux plus. Après dîner, fort brutalement, je dis que j'allais encore sortir, et on me promena pendant une heure sans que j'ouvrisse une fois la bouche.
Le général vient et je lui parle et je ris même, à la satisfaction de mes mères. Vous souvient-il qu'il m'ait dit la bonne aventure avant Rome, et qu'il m'ait prédit que j'aurais affaire avec des prêtres, voire même des cardinaux, que j'épouserais presque... un cardinal, a-t-il ajouté en riant.
Ce soir il m'a encore fait les cartes, et en vérité il m'a raconté toute la situation de mon esprit. Je pense beaucoup à un monsieur qui pense encore plus à moi mais il est poursuivi par les plus atroces guignons de la terre. En outre ce monsieur a une petite fille dont il ne sait que faire. Voilà qui est bizarre... et qui sait ? Je recevrai absolument une lettre et une espèce de cadeau qui me froisseront, m'étonneront, me causeront de la colère et de l'émotion. Cela viendra du monsieur en question. Le changement décisif est encore loin de moi, je n'aurai de bonheur ni pour l'esprit, ni pour le cœur mais je serai excessivement riche.
Maintenant, dis-je, qui est ce monsieur ? Général, faites donc les cartes pour ce roi et alors je verrai. — Pensez à celui que vous voulez, dit-il. Je pensai de toutes mes forces. Eh bien ! il paraît qu'une femme blonde qui tient toutes ses pensées, lui cause du chagrin, des inquiétudes, des ennuis. Il est maltraité par elle, dit le général, il a peur qu'elle ne lui fasse... des niches, future duchesse, c'est vous. Il dit cela parce qu'il ne sait rien mais la vraie explication de ces mauvaises cartes noires, c'est qu'à cause de moi il a des ennuis. Ah ! tant mieux !
— Il y a deux vieux, dit Bibi, qui le persécutent, et puis deux messieurs, un blond surtout qui lui donnera du fil à retordre. Et c'est ce même blond qui est le plus dangereux pour vous dans l'avenir, car il se comportera comme un étranger, vous taquinera par son indifférence et vous fera du mal. Quant à l'autre, à celui pour lequel sont les cartes, il est voué aux guignons et aux chagrins, c'est vous qui le maltraitez. Tenez, voici le cadeau et la lettre qui vous causeront cet émoi, ils viennent de lui, il est indécis, il ne sait s'il doit écrire. Mais ces pensées, sinon lui-même, sont en route avec la lettre et le cadeau que vous recevrez, absolument, voyez voilà trois fois que cela se confirme. Peut-être vient-il lui-même. Il a beaucoup de déplacements, il se mettra à votre poursuite, et vous ne serez pas méchante.
Je crois bien, pensai-je, s'il venait seulement ! Qu'il vienne et je ne trouverai pas une mauvaise parole, et il me trouvera à lui, bien à lui. — D'ailleurs, continua le général, cela finira pour lui par un heureux mariage et la petite fille est disparue, voyez. — Résumons, général. — Eh bien, pour vous il y a cet envoi que vous recevrez bientôt et absolument. Je serais curieux de savoir si ce sera vrai ; les cartes le disent tellement, et puis beaucoup, beaucoup d'argent. — Ça c'est très bien.
— Quant au monsieur, il est voué aux malheurs mais ça ne finira pas trop mal, cependant une grande tristesse. D'ailleurs celui pour lequel je viens de faire les cartes est le même qui est toujours mêlé à vos affaires, car les cartes sont les mêmes pour les deux. Pour vous il y a plus de bien qu'autre chose, vous serez très heureuse, mais il n'y a pas de bonheur parfait dans ce monde, et le votre aura une doublure un peu triste, un peu grise.
Faut-il avoir l'esprit inquiet pour croire aux cartes ! Bibi part demain pour Vichy. Cette lettre, cette espèce de cadeau qui me froisseront, le général a dit froisseront ? C'est en route, cela va arriver. O quand ? !
[QUATRE LIGNES CANCELLÉES]
Bon ! le héros du roman est une canaille papiste ! De plus en plus. Et il envoie des bouquets, et par la femme de chambre, et toutes ces intrigues, et toutes ces façons qui m'étonnaient tant, c'est donc l'usage à Rome ! Je ne savais rien de tout cela, c'est le livre qui m'apprend les mœurs romaines. Les soirées théâtrales, les regardations, les amours et les mariages se faisant ainsi. Puis on suit en voiture, on vient sous la fenêtre... c'est la manière du pays.
Et je me rappelle de Rome, j'adore Rome. La vie de Rome est créée pour une imagination vive et romanesque comme la mienne, pour un caractère artistique c'est-à-dire fantasque comme le mien. Et je ne suis pas à Rome, et je ne serai pas à Rome ! Et cet homme ne m'aime pas ! Voilà la plus grande des craintes !
Ce livre me rappelle ce que j'ai oublié. L'immense autorité, le despotisme tout oriental des parents à Rome. Les forts eux-mêmes cèdent, à plus forte raison cédera un homme faible comme Antonelli, comme Pietro. Cette crainte est écartée, qu'il ne m'aime pas, alors j'en reviens à ce que j'ai dit hier. C'est notre vie qui est cause de tout !
Oh comprenez donc ma rage ! Je puis sans honte me mettre en colère ! Ce n'est pas Pietro qui m'abandonne, c'est notre réputation, la réputation des miens... de ceux qui sont ma famille, qui nous séparent.
De plus en plus romanesque, mais atroce ! Oh ! j'aime mieux cela que la tromperie, la perfidie.
J'aime mieux le regarder comme un être faible, dominé et tyrannisé. De cette façon je ne le méprise pas, je me sens doublement forte en face de sa faiblesse et je l'aime... mieux, plus tendrement, avec une sorte de douce indulgence, de triste compassion, avec un peu de ce sentiment suave qu'éprouve la mère pour son enfant malade.
Mais, pour Dieu, qu'il ne tâche pas de paraître autre chose ; qu'il ne se donne pas des airs vainqueurs ; et pourtant il ne peut donc pas étaler sa misère, il est fier. Et la moindre preuve d'indépendance de sa part me rejetterait dans un gouffre de fureurs.
En attendant il va dans le monde, il s'amuse... Oh ! Tout, tout, tout ce que vous voulez, qu'il soit et fasse n'importe quoi, pourvu qu'il m'aime, qu'il n'ait d'autre pensée que moi. Mais il n'a même pas l'énergie d'aimer, il est passionné comme un Italien, il aime quand il voit, et puis !...
Non, voyez-vous je ne suis pas heureuse en amour. Quand je suis prête à aimer tout à fait, à donner toute mon âme, je ne trouve que des fantômes ou des gens qui n'ont pas de caractère ; je voudrais être désintéressée, je cherche un soutien, un appui, quelque chose qui me donne du courage et de la force à mon amour, c'est-à-dire un amour aussi ou plus grand que le mien et je ne trouve rien ! Et l'appui plie sous ma main...
Alors je me redresse de toute ma hauteur, je méprise tout le monde, je nie l'amour tel qu'on le raconte, je ne vois qu'intérêt ou bestialité. Alors je me sens seule grande et forte et seule, seule comme Dieu, mais Dieu est Dieu et moi je suis une vile créature matérielle et, par moments, je comprends toute la désolation de cette solitude morale, toute la tristesse de cette supériorité cachée et inutile.
Il me semble alors que je n'ai rien à faire dans ce monde, sinon à laisser un nom à la postérité. Je ne trouve rien de commun entre moi et mes semblables. Ni en idées, ni en principes, ni en amitié, ni en amour. Et pourtant il doit y avoir des gens de bien, des ambitions nobles, des cœurs droits. Malheureusement ils sont rares et je vois si peu de monde qu'il est tout naturel que je n'en rencontre point.
Ambitions nobles, cœurs droits ? Voilà qui ne s'accorde pas avec la vanité. Ma vanité veut de la grandeur quelle qu'elle soit, d'ailleurs la vraie grandeur quelle qu'elle soit est toujours respectable et dans les grandes choses les petits scrupules et les petites faiblesses honnêtes ne sont que ridicules, méprisables.
Chaque homme doit chercher la puissance, or qu'elle vous soit donnée par votre mérite, par la ruse, par la... galanterie même, peu importe. On doit désirer d'être puissant, même si ce n'était que pour pouvoir ne plus biaiser et agir honnêtement sans rien craindre et tenez, pour respecter ses petits scrupules et ses petites faiblesses honnêtes. On les sacrifie au commencement mais ce n'est que pour arriver à ne plus les sacrifier.
Je respecte les grands coquins car pour la plupart ils ne le sont que pour arriver à ne plus commettre de lâchetés en étant libres, puissants, grands, Voilà des sophismes, des utopies, des paradoxes, direz-vous. Rien de tout cela, mes très chers, mon opinion, voilà tout.
Et si pour l'écarter tout à fait de moi on le mariait ? Ah ! ha ! Je ne fais pas de commentaires. Cette idée m'est venue et je vais prier Dieu d'écarter de moi cette douleur. [//]: # ( 2025-07-19T20:34:00 RSR: Entry extracted from book 8 raw carnet, lines 5240-5401. Continuation of previous day's anger about scandal. Reading English novel "Mademoiselle Mari" set in 1846 Rome with similar plot - count nephew of monsignor. Passionate declarations about Italy and Rome being perfect for her artistic temperament. Family trying to distract her with Girofla. Visit to beach to see Gautier. MAJOR SCENE: General Bibi's detailed tarot reading predicting letter/gift from Pietro causing emotion. Cards show Pietro persecuted by "two old men" and blond rival. Marie's philosophical reflections on solitude, power, and ambition. Fear Pietro might be married off to someone else. )